Histoire de la \"nation\" Franc

April 27, 2018 | Author: Anonymous | Category: N/A
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Directeur de la publication Jacky Perroy Revue crée par Philippe Aziz Rédacteur en chef Balbino Katz Rédacteur en chef adjoint Pierre-Alexandre Bouclay Collaborateurs Louis-Christian Gautier ; Marc Verva ; Valérie Labatut Brèves d’actualité Agence France Presse Mise en page Synonymes Tél. : 02 99 71 37 69 Rédaction-administration, courrier des lecteurs 11 place de l’Eglise, 56350 Allaire Tél. : 02 99 71 83 90 Fax : 02 99 70 37 95 [email protected] Relations extérieures Arlette Demaison Crédits photographiques : Alain Sanders : 58, 59ab; Anne Hoyau : 45; Archives Synonymes : 3b, 14, 15, 22, 24, 27, 29, 60a, 69, 71, 73; Archivo de Indias : 67; Biblioteca nacional, 2ab, 16, 17b, 18, 18-19, 21, 25, 30, 31; Coll. David Irving : 77, 78, 79, 82, 83, 85; Coll. P. Villiers : 60b ; DR : 2c, 4, 6, 10, 20, 23, 26, 37, 41, 42, 62, 64-65, 72, 7475, 80-81, 91, 95, 97, 100-120; Leonard M. Scruggs : 55; Library of Congress : 3a, 48-49, 49, 50, 51ab, 52, 53, 54b, 56, 57, 63; Memoria justicialista : 8; Museo romano : 3c, 88, 879; National Archives : 54a, 92, 93; Paul Delsalle : 12, 13, 32, 33; The Bounty association : 2d, 3435, 36, 38, 40, 44; University of North -carolina : 3d, 86; Yad Vashem : 84. Pour les couvertures, se référer à l'intérieur.

Abonnements-Vente Editions Didro BP 209, 91941 Courtabœuf cedex Tél. : 01 69 18 83 83 Commission paritaire : 0602 K77 685 • ISSN 1253-5877 Dépôt légal : mai 2004.

Mai 2004. Rédacteur en chef, Balbino Katz.

L’histoire secrète de l’unité de la France L’unité de la France est aujourd’hui un fait bien établi. En dehors de la Corse, de la Bretagne et du Pays Basque, où les identités locales ont survécu au centralisme monarchique puis jacobin, les autres régions semblent se fondre dans un harmonieux ensemble. Certes, on relève en Savoie, en Alsace, en Normandie, en Catalogne ou en Flandres des velléités identitaires, mais rien d’important. Curieusement, les ouvrages qui traitent de l’histoire du processus politique qui a conduit à la constitution de ce vaste ensemble hétérogène sont assez rares. La plupart du temps il s’agit de compilation où l’on nous apprend que les provinces se sont réunies dans la joie, les unes après les autres, pour satisfaire à ce que certains auteurs considèrent comme un dessein divin. Pourtant, il est faux d’écrire que l’unification française s’est faite dans la joie et la bonne humeur. Elle fut le résultat d’une fantastique ambition politique servie par les moyens de la première puissance européenne. Connaître la vraie histoire de l’unité française ne délégitimise pas la France d’aujourd’hui. Il s’agit aussi d’un devoir de mémoire pour rendre à des provinces françaises leur histoire. Dans ce but nous vous présentons dans ce numéro une histoire de la Franche-Comté telle que vous ne l’avez probablement jamais lue. L’article de notre collaboratrice Anne Le Diascorn va heurter la sensibilité de certains lecteurs. Voilà pourquoi nos colonnes sont ouvertes à tous ceux qui souhaitent lui répondre. C’est du débat que naît la lumière. Balbino Katz

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L’HISTOIRE INTERDITE DE LA FRANCHE COMTÉ

Anne Le Diascorn

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Si les Français connaissent les nationalités irrédentes de l’Hexagone, Pays Basque, Bretagne et Corse, ils croient que la réunion des autres régions fut le résultat d’un processus graduel et pacifique. Nous vous présentons un essai, volontiers polémique, qui présente une version de décapante l’histoire de la Franche-Comté.

HMS BOUNTY UNE MUTINERIE SANS ÉGALE DANS LE PACIFIQUE

Anne Hoyau

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Peu d’aventures maritimes ont enflammé l’imagination que celle de la Bounty. Au milieu du Pacifique, une partie de l’équipage d’un petit voilier chargé d’une mission scientifique se mutine. Une tragédie commence.

Quand les nations indiennes choisissaient la cause confédérée 48

Les gladiateurs romains étaient gros et végétariens • Un village japonais à l’heure allemande • L’acte fondateur du parti nazi retrouvé aux Etats-Unis • Un mammouth en chair et en os • Un musée des armes à feu à Washington 88

L’Actualité de l’histoire

4 & 100

Une étrange affaire judiciaire sous l’Ancien Régime

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L’Holocauste était-il inévitable ?

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Courrier des lecteurs

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L’Actualité des livres

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Actualité de l’histoire

Les GI’s contrebandiers Aussitôt la France libérée, après la Seconde Guerre mondiale, les soldats américains ont profité de leur présence dans l’hexagone pour mettre en place un vaste réseau de contrebande, d’alcool et de parfums. Selon les documents rendus publics par les archives de Kew, le service britannique des douanes avait rapidement tiré le signal d’alarme devant les quantités de marchandises ramenées en toute illégalité par les aviateurs américains sur les bases anglaises où ils étaient stationnés. « Maintenant qu’il y a des contacts quotidiens avec le continent, il y a des rumeurs de contrebande de vins et d’alcool mais aussi d’autres denrées comme des parfums, des fausses dents ou des timbres de grand intérêt pour des philatélistes, contrebande qui se traduit au RoyaumeUni par du commerce illicite », s’était inquiété un fonctionnaire britannique. Au départ, les autorités britanniques avaient choisi de fermer l'œil sur les activités suspectes des militaires américains. Mais la découverte de 1 000 bouteilles de champagne dans un dépôt militaire américain a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase… Les militaires britanniques eux-mêmes n’étaient cependant pas exempts de tout reproche, ont également révélé les archives anglaises. Un officier de la Royal Air Force avait ainsi souligné dans un rapport que «la contrebande

Un des décors de Métropolis. et le trafic de devises semblaient cycle commence en 1922 et être devenus monnaie courante s’achève en 1960. parmi les membres de la RAF ». En 1933, le Testament du Dr. Mabuse est frappé par la Fritz Lang censure. Goebbels convoque au musée d’Orsay Lang, lui propose de prendre la direction du cinéma nazi. Le ciUn festival consacré à Fritz Lang, néaste quitte l’Allemagne sur le a marqué, le 5 mars, le retour champ pour Paris (où il tourdu cinéma au musée d’Orsay, nera seulement Lilionavec Charles à Paris, avec la réouverture de Boyer, avant de gagner les Etatsl’auditorium fermé depuis trois Unis). ans pour rénovation. Mythes et légendes reprend Une vingtaine de films du la légende des Nibelungen avec cinéaste allemand d’origine vien- la Mort de Siegfried et la Vennoise, qui a émigré aux Etats- geance de Kiremhild. Unis en 1934, seront présentés Critique sociale est centré jusqu’au 28 mars selon cinq sur M le Mauditavec Peter Lorre grandes thématiques. et Fury, avec Spencer Tracy, son Complots et sociétés se- premier film américain qui décrètes reprend le cycle du Doc- nonce le lynchage. Héroïne tourne autour du teur Mabuse, «le grand méchant homme » de la filmographie de désir et/ou de la femme fatale, Fritz Lang, le génie du mal qui particulièrement dans les films apparaît sous la république de noirs américains comme la Weimar et poursuit ses méfaits Femme au portrait, la Rue rouge avec la montée du nazisme. Ce ou le Secret derrière la porte.

Actualité de l’histoire

Aventureest un thème plus ludique avec la Femme sur la lune, son seul film de sciencefiction avec Metropolis, et le Tigre du Bengale et le Tombeau hindou, qu’on peut voir comme une préfigurationdes aventures d’Indiana Jones. Seize des films présentés sont allemands, réalisés avant le départ du cinéaste aux Etats-Unis ou à son retour, et quatre sont américains. Revenu en Allemagne en 1959, Fritz Lang, qui avait pris la nationalité américaine, y a tourné ses trois derniers films. Un Gauguin met sur la voie d’un faussaire Le propriétaire d’une galerie d’art à Manhattan a été arrêté pour avoir contrefait des tableaux dont les copies ont été vendues des millions d’euros. L’escroquerie a été découverte lorsque les célèbres maisons d’enchères Sotheby’s et Christie’s se sont retrouvées à vendre le même tableau, présenté comme étant du peintre français Paul Gauguin. Ely Sakhai a été inculpé pour avoir contrefait de nombreux tableaux, dont des œuvres de maîtres tels que Pierre-Auguste Renoir et Marc Chagall. Selon une plainte du FBI, Ely Sakhai achetait des peintures originales lors de ventes aux enchères pour en faire faire des copies vendues à des millions de dollars à des particuliers, dont plusieurs en Asie. L’escroc laissait s’écouler quelques années avant de vendre

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les œuvres originales, habituellement lors de ventes aux enchères publiques. Onze œuvres contrefaites ont été vendues à une seule et même galerie d’art à Tokyo, dont un tableau de Renoir intitulé Jeune femme s’essuyant. C’est le Vase de fleursde Gauguin qui a causé la perte d’Ely Sakhai. Ce dernier avait confié à Sotheby’s, en 2000, la vente de l’original qui lui aurait rapporté 310000 euros. Au même moment, une copie était proposée chez Christie’s. Ely Sakhai est sous le coup de huit chefs d’inculpation, passibles chacun d’un maximum de vingt ans de prison. Deux nouvelles sépultures médiévales découvertes à Cahors Deux sépultures médiévales pouvant remonter au XIIIe siècle ont été découvertes lors de travaux d’enfouissement des réseaux électriques autour de la halle de Cahors. Deux voûtes en briques, dont l’une contient les squelettes de deux personnes d’âge et de sexe encore inconnus, ont été mises au jour. La sépulture était fermée et le sommet de sa voûte devait se situer au niveau du sol médiéval. Cette découverte va nourrir une carte archéologique du Cahors médiéval dont l’élaboration doit débuter dans les prochaines semaines. Le chantier va continuer sous surveillance, et les sépultures découvertes seront refer-

mées la semaine prochaine dans l’attente d’éventuelles études complémentaires par le service régional d’archéologie. L’Humanité hebdo publie un cahier spécial sur la Résistance L’Humanité hebdo a publié un cahier spécial sur le soixantième anniversaire du programme du Conseil national de la résistance (CNR) datant du 15 mars 1944, avec un CD sur des textes et des chansons de la Résistance. A la une de ce numéro vendu 3 euros, titré «Une certaine idée de la France», l’Humanité hebdo indique : « Il y a soixante ans, le Conseil national de la résistance adoptait son programme. Le 15 mars 1944, un projet de mesures démocratiques et sociales voyait le jour ». Au sommaire notamment de ce cahier de douze pages, inséré dans le journal communiste, le texte inédit du programme du CNR, l’histoire de ce grand mouvement de la Résistance, un texte de MarieGeorge Buffet, secrétaire nationale du PCF. Un CD intitulé les Jours heureux, livre textes et chansons de la Résistance : un entretien exclusif avec Robert Chambeiron, secrétaire général adjoint du CNR, des chansons interprétées par Marc Ogeret (le Chant des partisans, la Rose et le réséda, Poèmes d’amour en guerre…), Paul Eluard lisant son poème Liberté, des extraits de l’allocution du général De Gaulle le 29 août 1944.

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Actualité de l’histoire

Découverte du serpent le plus vieux du Brésil Les vestiges du serpent le plus vieux du Brésil, qui mesurait 60 cm et vivait-il y a de 70 à 85 millions d’années, peu avant la disparition des dinosaures ont été découverts dans le sud-est du pays. Le paléontologue brésilien Max Cardoso Langer, de l’université de Sao Paulo, et le français Emmanuel Fara, de l’université de Poitiers, ont commencé leurs recherches de fossiles dans une région située entre les Etats de Minas Gerais et de Sao Paulo, pratiquement inexploitée à ce jour. La recherche a été un coup de chance, selon eux. Après avoir lu l’article d’un collègue qui avait travaillé dans la région, ils ont décidé d’entrer dans des zones inexploitées. «Dès que nous sommes descendus de voiture et avons regardé par terre, nous avons vu une série de petites vertèbres », qui ont fini par reconstituer le serpent le plus vieux découvert au Brésil », ont-ils expliqué. Des manuscrits de Conan Doyle retrouvés Un important lot de lettres et papiers personnels, pour la plupart inédits, appartenant au célèbre auteur britannique sir Arthur Conan Doyle, père du détective Sherlock Holmes, a été découvert récemment à Londres, a annoncé la maison de vente aux enchères Christie. La collection comprend trois mille pièces qui avaient disparu

a ajouté Tom Lamb, chef du service des livres et manuscrits de Christie. Le mammouth laineux « ressuscité » à Paris

Conan Doyle. au cours d’un conflit juridique sur les biens de l’écrivain après sa mort en 1930. Elle comprend des lettres personnelles, des notes et des manuscrits qui reflètent le cours de la production créative de l’écrivain. La plupart des documents n’ont jamais été publiés. La collection, découverte dans les bureaux d’une étude d’avocat londonienne, sera présentée au public en mai avant d’être vendue aux enchères par Christie pour un montant estimé trois millions d’euros. L’une des pièces les plus importantes est une esquisse pour la première apparition de Sherlock Holmes dans le roman Une étude en écarlate », avec le titre original Un écheveau emmêlé écrit en travers. « L’ouverture d’une dizaine environ de ces grands cartons, qui contenaient ces archives depuis les années 1960, a été un moment à vous donner le frisson, que je n’oublierai jamais »,

Animal préhistorique légendaire, compagnon des hommes de l’ère glaciaire, le mammouth laineux est « ressuscité » dans une exposition programmée jusqu’en janvier 2005 au Muséum d’histoire naturelle à Paris. L’objectif des concepteurs de cette exposition intitulée «Au temps des mammouths » est de faire découvrir cet éléphant à fourrure au moment de la période maximale de la dernière glaciation, il y a 21000 ans, et de l’accompagner jusqu’à sa disparition définitive une dizaine de millénaires plus tard. L’exposition, qui rassemble pour la première fois des pièces uniques provenant de musées de Russie, d’Ukraine, de République tchèque, du RoyaumeUni et d’Allemagne, présente l’animal lui-même, sous forme de squelettes et celle d’une momie de bébé mammouth. On y trouve également son environnement et ce qu’il représentait pour ses contemporains humains, les hommes de Neandertal et les premiers hommes modernes. L’os et l’ivoire de mammouth constituaient une matière de choix pour la fabrication d’outils ou d’œuvres d’art, comme en témoigne une vingtaine de statuettes exceptionnelles, mais encore pour la construction de huttes à partir de leurs os et de leurs défenses. De temps à autre,

Actualité de l’histoire

des carcasses de mammouths tués, ou beaucoup plus souvent trouvés morts, ont certainement sauvé des hordes d’hommes préhistoriques de la faim. Le paléontologue Pascal Tassy doute en effet fort de la capacité de nos ancêtres de parvenir facilement à abattre un mammouth avec des armes rudimentaires. Il les imagine plutôt pour se procurer de la viande, pratiquant le charognage. Rigueur scientifique oblige, le Pr Tassy dément aussi d’autres mythes, dont la taille gigantesque du mammouth laineux. «Cet animal, explique-t-il, n’était qu’un éléphant parmi d’autres. Il pouvait, certes, atteindre 3,5 m de haut, mais certains éléphants d’Afrique d’aujourd’hui sont plus grands. » Cet habitant des steppes de type arctique portant d’impressionnantes défenses hélicoïdales n’en est pas moins très intéressant de par son adaptation aux rudes conditions glaciaires. Il est parfaitement digne du nom de pachyderme («peau épaisse ») : il avait une peau de 2 cm d’épaisseur et une couche de graisse de 8 cm, sous un duvet protecteur de sous-poils très dense et des poils mesurant jusqu’à un mètre de long, plus une particularité originale : un clapet anal, repli de peau qui agissait comme un couvercle de protection contre le froid. En fait, cette spécialisation était trop parfaite, car la fin de l’ère des grandes glaces a sonné le glas pour les mammouths : contrairement à leurs nombreux contemporains toujours en vie,

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tels les rennes, les chevaux sauvages ou les loups, ils n’ont pas su faire face au réchauffement du climat et aux changements de la végétation. Décès du plus ancien « poilu » meusien Le plus ancien « poilu » meusien, Gabriel Pancher, est décédé à Dompcevrin (Meuse) à l’âge de 105 ans. Gabriel Pancher était né le 10 juin 1898 à Dompcevrin. Il avait été mobilisé en mai 1917 peu avant son 19e anniversaire. Affecté au 154e régiment d’infanterie de Saint-Brieuc (Côtes d’Armor), il avait été fait prisonnier en octobre 1918 avant d’être libéré, quelques jours plus tard, après la signature de l’Armistice. Agriculteur dans sa commune après la guerre, il avait été fait chevalier de la Légion d’honneur en 1996. Le 11 novembre 2003, la France comptait encore trente-deux anciens « poilus » de la Grande Guerre. Ils sont moins d’une trentaine aujourd’hui, selon l’association « Ceux de Verdun », qui regroupe les anciens combattants de cette bataille ainsi que leurs familles et amis. Un cimetière gaulois à Nanterre Des fouilles entreprises en bordure de la Seine ont permis de découvrir à la fin de l’année dernière les restes d’un important cimetière gaulois accréditant la thèse de l’existence d’une ville gauloise importante sur le ter-

ritoire de Nanterre, ont annoncé les archéologues. Tous les objets découverts, dont des outils, des bijoux et des armes ouvragés, ont été exhumés et mise en sécurité à la fin de 2003. Ces découvertes confirment d’autres découvertes faites il y a dix ans dans le même secteur avant les travaux d’agrandissement de l’autoroute A 86. «Vraisemblablement il s’agit d’une ville très importante qui pourrait correspondre à la Lutèce gauloise », a expliqué Antide Viand, l’un des archéologues du chantier. Elle aurait été peuplée par les Parisii et il pourrait s’agir de la Lutèce gauloise, la Lutèce romaine étant « sans aucun doute à Paris », a affirmé le chercheur. Les Romains se sont installés à Lutèce après leur victoire sur les Parisii en 52 av JC. Le linceul d’Eva Peron aux enchères pour 40 000 euros à Rome Le linceul utilisé pour recouvrir Eva Peron à sa mort et la bibliothèque de l’ancien président argentin ont été mis aux enchères à Rome par Christie’s Italie et les fonds recueillis serviront à financer des projets de développement. « Nous avons décidé de mettre le linceul aux enchères en nous fondant sur les dispositions testamentaires d’Evita qui disait que l’on pouvait disposer de tous ses biens à condition que l’argent serve à des aides pour le peuple, ce qui sera fait », a expliqué l’ex se-

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Actualité de l’histoire

Eva Peron, première dame d’Argentine. crétaire du leader argentin lors d’une présentation des objets. Le linceul et les autres biens de Juan Peron sont revenus à la Fondation pour la paix et l’amitié entre les peuples créée par Antonio Mario Rotundo, son ancien secrétaire personnel pendant l’exil espagnol. Objet d’une véritable dévotion en Argentine, elle avait été embaumée pour être exposée dans une chapelle ardente à Buenos Aires jusqu’en 1955, année du coup d’Etat qui a renversé Peron et l’a contraint à l’exil en Espagne. Parmi les lots proposés figurent également la plaque en marbre réalisée pour la tombe de son chien Canela, «le meilleur et le plus fidèle des amis » mort en 1966, un vieux coffre fort rouillé, une antique chaîne stéréo, des souliers, des uniformes,

des albums de photographies jaunies, des lettres, des disques et un millier de livres. Parmi les livres de Peron figurent des contes, et des biographies, deux ouvrages consacrés à Mussolini, sept livres sur Ceausescu et des essais sur De Gaulle, Kennedy, Mao et Alexandre le Grand et aussi des livres sur la médecine par les plantes et sur l’ésotérisme. Peron était revenu au pouvoir en 1973 en Argentine, mais il est mort peu après, en juillet 1974, à l’âge de 79 ans. Hitler revient brièvement à Berlin Durant quelques jours, il fut possible de se faire photographier aux côtés d’Adolf Hitler dans la «galerie des personnages en cire » au cœur de Berlin, une

« première » dans un pays où toute utilisation de symboles et d’insignes nazis est interdite. « Chez nous, vous pouvez admirer de près des personnalités du passé et des stars d’aujourd’hui et vous faire photographier avec eux, notamment Gorbatchev, Poutine, Staline, Hitler, Honecker, Strauss, Goethe, Napoléon, Einstein…», se vantait la galerie Art’el sur une affiche au pied de son immeuble. A l’entrée, on se retrouve nez à nez avec les répliques du pilote allemand de Formule-1 Michael Schumacher et de Charlie Chaplin. Un avant-goût de ce qui attend le visiteur au quatrième étage, où se côtoient 71 célébrités. On est accueilli par le sourire du commandant et océanographe français Jacques-Yves Cousteau, d’Agatha Christie et de Johann Wolfgang von Goethe. Les visiteurs semblent s’intéresser plus particulièrement à la «salle des hommes politiques» et notamment au personnage tout au fond : le dictateur nazi Adolf Hitler, les mains croisées sur la ceinture et l’air sérieux. Toutefois, à la suite de ces protestations, le propriétaire des locaux abritant la galerie Art’el située au cœur de la capitale a contraint la directrice à retirer la réplique d’Hitler. En outre, le propriétaire, une filiale de la banque hypothécaire du Bade-Wurtemberg (sud-ouest) Wuerttembergische Hypothekenbank, a résilié le bail avec la galerie qui loue ces locaux depuis le début de l’année, a ajouté la directrice d’Art’el.

Actualité de l’histoire

Inne Vollstaedt a affirmé ne pas savoir exactement quand elle devrait quitter les lieux. «En tout cas je serai là pour l’ouverture de la galerie, a-t-elle assuré. De son côté, le président du Conseil central des juifs en Allemagne, Paul Spiegel, a salué la décision de la galerie de retirer Adolf Hitler. Un site pour l’anniversaire du débarquement Le ministère de la Défense a annoncé l’ouverture d’un site officiel, faisant « l’écho des actualités liées aux commémorations » du débarquement en Normandie et de la libération de la France. Le nouveau site (www.liberation60.gouv.fr) a été présenté lors du point de presse hebdomadaire par le porte-parole adjoint du ministère, l’amiral Claude Marcus. Bilingue français-anglais, ce site fournit au public et à la presse les programmes des événements, des informations pratiques relatives aux cérémonies, ainsi que des documents réalisés par des combattants (photos, «dessins inédits» d’époque). Des rubriques spéciales sont consacrées au débarquement en Normandie, au débarquement en Provence et à la libération de Paris. Dans un éditorial, présenté en page d’accueil, le secrétaire d’Etat aux Anciens combattants, Hamlaoui Mékachera, écrit : « les commémorations seront

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très nombreuses, des cérémonies organisées par l’Etat jusqu’aux cérémonies et fêtes locales, dont la chaleur montrera l’enthousiasme de nos compatriotes. Partout, les hommes et les femmes, les anciens et les jeunes, se souviendront ».

connu que le bimoteur DC3 « Dakota » était un avion-espion. Le scandale redoubla lorsque la Suède, officiellement non-alignée, admit que les informations collectées au cours de ces missions étaient ensuite transmises aux Américains et aux Britanniques. Les Suédois renfluent La localisation de l’épave le un DC-3 abattu 16 juin 2003, soit 51 ans presque par les Soviétiques jour pour jour après sa disparition, est due à une équipe diriL’épave d’un avion-espion DC3 gée par un spécialiste de la carsuédois abattu par la chasse so- tographie marine. viétique en 1952 et localisée l’an dernier au large de l’île de Got- Watteau revient land, en mer Baltique, a été re- à Valenciennes montée à la surface. « C’est un événement his- Watteau maître chez lui. Le torique. C’est capital, nous al- musée des Beaux-Arts de Valons enfin savoir ce qui est ar- lenciennes, sa ville natale, consacre rivé à l’équipage », a indiqué pour la première fois une exClaes Lundin, l’officier de ma- position au peintre du plaisir rine suédois responsable de de vivre, autour du thème de l’opération. « la fête galante » qu’il a introLe DC3 avait disparu le 13 duit dans l’histoire de la peinjuin 1952 avec ses huit hommes ture. d’équipage. Trois jours plus tard, L’exposition, en marge de un avion de type Catalina, parti Lille 2004, capitale européenne à sa recherche, était abattu au de la culture, réunit jusqu’au 14 motif qu’il avait pénétré dans juin 2004, 85 tableaux et desl’espace aérien soviétique. Très sins (20 de Jean-Antoine Watendommagé, l’appareil était par- teau, mais aussi des œuvres de venu à se poser en catastrophe. ses maîtres flamands Bruegel, Aucune perte humaine n’avait Rubens et de leurs continuaété déplorée. teurs). Les Suédois avaient vive«Watteau invente un genre, ment protesté et demandé aux la fête galante. Il est en quelque Soviétiques, sans obtenir de ré- sorte révolutionnaire. Il y a fiponse, s’ils avaient également nalement assez peu de peintres descendu le DC3, officiellement qui créent un thème. Et en même employé à des fins d’entraîne- temps, il s’appuie sur une trament. L’aveu ne viendra de Mos- dition qui remonte au Moyen cou qu’en 1991. Age », souligne le conservateur Entre-temps, dans les an- du musée des Beaux-Arts, Panées 1970, Stockholm avait re- trick Ramade.

Les tentatives de la monarchie pour s’emparer de la Franche-Comté de Bourgogne sont une des pages les plus noires de l’histoire de France dont il est bien difficile de trouver des traces dans les manuels destinés aux petits Français. Ci-dessus : gravure française célébrant la prise de cette vieille terre bourguignonne par Louis XIV.

La Franche-Comté de Bourgogne Une vieille nation oubliée de l’histoire Anne Le Diascorn

Si les Français connaissent les nationalités irrédentes de l’Hexagone, Pays Basque, Bretagne et Corse, ils ont tendance à croire que la réunion des autres régions fut le résultat d’un processus graduel et pacifique, que les peuples se sont agrégés l’un après l’autre dans l’allégresse. Ce fut rarement le cas. Nous vous proposons un essai, volontiers polémique, qui présente une version inhabituelle de l’histoire de la Franche-Comté. Les lecteurs qui souhaitent participer au débat sont les bienvenus.

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’ARMÉE française avait investi la petite ville, dont les cinq mille habitants se préparent fiévreusement à la défense. L’émissaire du prince de Condé, précédé d’un cavalier portant le drapeau blanc, a franchi la grand’porte et, entre deux haies de spectateurs silencieux et hostiles se dirige vers l’hôtel de ville. Le gouverneur en second, l’attend dans la salle d’honneur, entouré de ses assesseurs. L’émissaire propose la reddition pure et simple, avant qu’un seul boulet n’ait fendu les airs. Tout en parlant, il sème négligemment sur le plancher des louis d’or frappés de la fleur de lys, qu’il puise dans la bourse de soie qui pend à son côté. Le rouge monte aux joues du second gouverneur, le sieur Claude Dusillet. Il dégaine et

oblige le Français, en le menaçant de son fer à ramasser une à une les pièces d’or et à les remettre d’où elles sont venues. — Ce genre de monnaie n’a pas cours en Franche-Comté, monsieur. Maintenant, sortez ! La scène se passait à Dole, capitale de la Comté, le 29 mai de l’an de grâce 1636, en pleine guerre de Trente-Ans. Pendant 16 jours, les Dolois résistent à l’armée royale, vingt fois supérieure en nombre. La population s’est portée au secours de la chétive garnison qui ne peut faire front partout à la fois. « L’avocat Michontey acquit une réputation de tireur exceptionnel ». Un autre avocat, Janot, le conseiller Toitot et le procureur général Brun, deux capucins, les pères

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Polémique

Cartes dessinées par Paul Delsalle, maître de conférences à l’université de Franche-Comté, extraites de son ouvrage la Franche-Comté au temps de Charles Quint. Au moment de l’apogée de son rôle international, la Franche-Comté appartenait à un ensemble administratif appelé « le Cercle de Bourgogne » comprenant le « Pays d’en bas » (la Comté) et le « Pays de par-delà (les Pays-Bas), un des dix cercles impériaux institués par la diète de Cologne en 1512. Les habitants parlent français et se disent « Bourguignons », parfois « Comtois ». Ils étudient volontiers dans les universités des Pays-Bas, du nord de l’Italie ou même en Espagne, mais rarement à la Sorbonne. On ne perçoit pas sur cette carte la position stratégique de la Comté qui assure la liaison territoriale entre les possessions hispaniques de la péninsule italienne et les Pays-Bas.

Polémique

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Selon les critères modernes, la Comté est un petit pays. Mais à sa grande époque, il fallait bien deux jours pour la traverser de part en part. La carte illustre bien la difficile géographie politique de l’Ancien Régime où le territoire contient des enclaves et des espaces contestés entre plusieurs princes.

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Polémique

Assiégée par les troupes françaises en 1654, la ville d’Arras se défendit avec une énergie farouche. La population joignit ses efforts à ceux de la garnison pour tenter de repousser les assauts des troupes françaises avant de capituler après une résistance héroïque. Eustache et Albert, font des sorties pour détruire les batteries françaises. Un valet du conseiller Mathécot met, seul, en fuite une patrouille ennemie. Les Français ne s’expliquent pas cet acharnement. Le chef de l’artillerie, Le Meilleraie, écrit le 2 juin, à Richelieu : « je n’arrive pas à trouver un seul traître parmi les assiégés, pour me fournir des renseignements. » Une autre lettre, le 25 juillet, confirme que « tous les Comtois se feraient plutôt écorcher que de rien faire contre leur patrie. » Le cardinal, dans ses Mémoires, relève « la haine naturelle que les Comtois portent à la France. » Les Français humiliés par leur échec devant Dole, font régner la terreur sur le pays. Les historiens régionaux ne sont pas avares de détails sur les assassinats en masse, les viols de femmes, les incendies systématiques et autres

manifestations d’une barbarie déchaînée. « Le pays est si exténué, dit le Parlement quinze ans plus tard, que dans un lieu où l’on eut trouvé quatre à cinq cents habitants, il ne s’en rencontre pas dix ou douze à présent. » Les Comtois et Artésiens haïssent la France L’écolier français, auquel on enseigne que la France était une profonde unité morale depuis toujours et que Jeanne d’Arc en a exprimé, au XVe siècle, la conscience nationale, ne comprend pas que les Franc-Comtois, un siècle après le bûcher de Rouen, aient pu concevoir pour la France, selon les mots de Xavier Brun « une haine mortelle ». Il ne comprend pas davantage que l’Artois, à la même époque, fut dans le cas de la Franche-Comté. Richelieu dit

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des habitants d’Arras le comte-roi d’Espagne. « qu’ils sont tous enneCharles-Quint sut se mis jurés des Français faire aimer dans les proet plus Espagnols que vinces européennes de les Castillans. » son empire, parce qu’il en respecta scrupuleuL’historien Pierre sement la langue, les Heliot écrivait en 1951 : mœurs et les « libertez ». « les villageois de NorLe contraste était grand rent, se défendant avec avec les rois de France peine contre les troupes avides de conquête et françaises, se réfugièrent qui, pour payer les frais finalement dans la tour de la guerre, n’avaient de l’église. On n’en eut d’autres moyens que de raison qu’en mettant le pressurer les provinces feu à l’édifice; les charvaincues. L’or du Pérou pentes et les boiseries n’était pas pour eux. flambèrent en entier, Certes, la Franchetandis que 142 perComté était un pays sonnes des deux sexes bien formé, dont la parpérissaient brûlées vives La Bretagne offre un autre exemple des ou asphyxiées. des tentatives désespérées d’un petit État pour tie montagneuse, le Jura, les plaines du scènes analogues se préserver son indépendance des appétits produisirent ailleurs. » français. La jeune duchesse Anne, cherchant Doubs et celle de la haute Saône étaient des D’autres témoiun allié, épousa par procuration parties complémengnages de l’attacheMaximilien d’Autriche le 19 novembre taires, il jouissait, à ment de l’Artois à l’Es1490 à Rennes. Marie de Bourgogne, pagne sont connus, la première épouse de l’archiduc et grand- l’époque pré-industrielle, d’une autonomie comme par exemple le mère du futur Charles V, était morte naturelle. Au temps de graffite du chevet de en 1482. Cette union déclencha l’église de Saint-Mar- immédiatement une invasion de la Bretagne la Gaule, il formait déjà une unité humaine qui tin à Hézecques : par les armées de Charles VIII « Vive l’Espagne ». et l’annulation forcée du contrat de mariage. était celle de la nation Séquane. Les archéoNotre écolier comlogues y ont trouvé de nombreuses traces de prend d’autant moins qu’il s’agit là de pays de fana (singulier fanum) gaulois, ces petits édilangue française, supposés de même civilisafices culturels, fait d’une simple « cellule » tion et culture. A nous donc de tenter une polygonale, carrée ou circulaire, qui renfermait explication, car les faits sont là et rien ne sert l’effigie d’un dieu, et qui était entourée d’une de les passer sous silence ou de les nier. Le sengalerie couverte. Des bas-reliefs ou des bronzes timent national, tel que nous l’entendons, nous montrent la cavalière Epona, le dieu « au n’existait pas sous l’ancien régime. Le patriomaillet » Sukellos ou le taureau sacré à trois tisme était, bien sûr, l’amour de la terre natacornes. Mais la trouvaille, à Coligny et au lac le, mais sur le plan politique il devenait l’atd’Ancre, des débris d’un calendrier celtique, tachement et la fidélité au légitime souvegravé sur bronze, fournit un témoignage encorain. En Bretagne ou en Lorraine, c’était le re plus probant d’une civilisation qui fut le duc ; en Franche-Comté et en Artois, c’était

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Magnifique portrait de l’empereur Maximilien Ier par Albert Durer. Daté de 1518, il révèle l’extrême attention portée par le monarque à son image. Du XVe au XVIIIe siècle, la gravure est l’un des outils du pouvoir. Elle magnifie les princes et leurs victoires militaires. Maximilien sera l’un des premiers à consacrer beaucoup de temps à surveiller le travail des artistes et à encourager la diffusion des œuvres à sa gloire.

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fondement de la Franche-Comté. Il énumèse tient sa diète à Besançon. Chose curieuse, re dans le détail 62 mois, repartis en 5 années le pays que nous appelons aujourd’hui Boursuccessives de 12 mois, plus deux mois intergogne, n’en faisait pas partie. Duché gouvercalaires l’un venant en tête, l’autre au milieu né par la branche robertienne des Capétiens, de la série. Lors des grandes invail fut donné par le roi Jean le bon, à sions, les Alamans dans le nord, l’extinction de celle-ci, en 1364 à les Burgondes dans le sud sont Philippe le Hardi, son quatrièabsorbés par les Gallome fils, en apanage. Duché romains. Ils laissent des souet Comté se trouvèrent venirs dans la toponymie. réunis par voie d’héritage L’Escuens, autour de Lonssous les « grands ducs d’Ocle-Saunier, est l’ancien pays cident » et partagèrent la des « Skoding » une peugloire de leur épopée sans plade burgonde. Ils en laispareil, qui vit, en quatre sent aussi dans le parler. Le générations, se créer une puisdialecte franco-provençal, qu’on sance balançant celle du royaume appelle aussi burgondan, qui s’est de France. conservé dans le sud du L’arrivée des Capétiens territoire comtois est pho- La Bourgogne entre légitimement dans dans la Comté y fit prévaloir nétiquement différent du les domaines de la maison d’Autriche les institutions françaises. français, sans pour autant Le pays fut divisé en trois quand Marie de Bourgogne se confondre avec le pro- (ci-dessous) épouse en 1477 l’archiduc baillages et doté d’un parlevençal. Maximilien d’Autriche (ci-dessus). ment. D’autre part, une Entre Rhône et Rhin, il Coutume Générale fondit Par le traité de Senlis en 1493, y a toujours eu une il conserve l’Artois et la Comté, la en une seule la quinzaine recherche permanente Basse Bourgogne revenant à la France. de coutumes locales, dont d’autonomie. L’archevêché les divergences permettaient de Besançon comprenait, aux négociants malhonjusqu’à la Réforme, les évêques de nêtes de jouer sur les poids et Bâle et de Lausanne. Montmesures. béliard (Mompelgard) On sait que la grande appartient au Wurtemberg idée du dernier souverain (et Mulhouse à la Suisse) bourguignon, Charles le jusqu’à la Révolution. Téméraire, était de réunir Besançon resta ville d’Emterritorialement des possespire jusqu’à la même date. sions, en s’assurant de la Avant l’annexion par la Lorraine. Les Suisses peu souFrance en 1678 (traité de cieux d’avoir un voisin trop Nimègue), la Franche-Comté a puissant, se rangèrent du côté des vécu 1235 ans en dehors du terriLorrains. Pour les réduire, Charles fit toire franc ou français, indépendante ou contre eux deux expéditions qui finirent autonome. mal, l’une par la route de Grandson, l’autre par En 1032, l’empereur Conrad II hérite des le désastre de Morat, malgré la présence de terres qui composaient le royaume de Bour25 000 hommes recrutés dans le haut-Jura. gogne (Arelat). Au XIIe, Frédéric BarberousLouis XI, qui n’est pas homme à négliger les

Poussé par une ambition démesurée, François Ier s’affronta avec constance à Charles Quint et il n’hésita pas à s’allier au Grand Turc contre l’Empire, un scandale pour l’Europe de son temps. bonnes occasions, fait entrer ses troupes en Franche-Comté et prétend l’occuper « par droit de conquête ». La comtesse, Marie de Bourgogne, sur ces entrefaites, se marie avec Maximilien d’Autriche. Les Français doivent se retirer, mais non sans arrière-pensées. Un an et demi plus tard, introduits par une trahison, comme savait en susciter « l’universelle araigne », ils font un retour brutal, brûlent la capitale, Dole, et démantèlent 92 châteaux, en répandant une telle panique qu’une partie de la population s’enfuit. Beaucoup ne reviennent pas. Des Normands et des Picards vinrent occuper les terres désertées. A partir de 1493, la Comté reste définitivement sous la tutelle de la Maison d’Autriche, mais en préservant sa complète autonomie. Dole reconstruit devient le siège d’un Conseil et des Etats. La tâche du Conseil est de préparer les ordonnances législatives. Il a le pouvoir exécutif. Maximilien est reconnu par le peuple souve-

rain de la Comté au cri de « Vive Bourgogne ! » sous-entendu « La Comté de », car le duché du même nom est devenu français, et les Etats de Dijon ne joueront plus désormais aucun rôle politique, quand il leur arrivera d’être réunis. Marguerite gouverne conjointement la Flandre et la Comté dans un esprit anti-français. Elle conclut en 1511 avec la Confédération Helvétique la Ligue Héréditaire qui lui assure la paix de l’est, puis elle négocie et signe avec François Ier un traité de neutralité, qui garantira la paix à l’ouest pour un siècle. François Ier part en guerre Quand commence le duel entre François Ier et Charles Ier d’Espagne et Quint d’Empire, la Franche-Comté est dans le camp austro-espagnol. Charles possède les Pays-Bas, qui vont de la Frise au Luxembourg et à l’Artois, il a

La belle victoire de Pavie mit un arrêt à l’agressivité de François Ier. Les chevaliers comtois jouèrent un rôle clef en capturant le roi de France sur le champ de bataille. conquis le Milanais. Mais entre les deux, le seul pays où il est vraiment chez lui est la Comté de Bourgogne. Ailleurs, en Lorraine, en Savoie, qui ont leurs ducs particuliers son autorité est plus nominale que réelle. L’empire est une dignité, non pas un État. C’est pourquoi il n’est rien qu’il ne fera pour s’assurer la fidélité et le cœur des Francs-Comtois. Il choisit chez eux son secrétaire d’État, Jean Carondelet. Il y recrute les dignitaires de sa cour. C’est un juriste comtois, Jean Lallemand de Boudans, qui rédige les articles du traité de Madrid, si lourd pour la France. Un autre comtois, Laurent de Gorrevod est un des négociateurs de la paix des Dames (1529). Simon Renard, de Vesoul, négocie le mariage de Philippe II avec Marie Tudor, une union qui fut la cause originelle du désastre de l’Invincible Armada. Nicolas Perrenot, petit-fils d’un maréchal-ferrant, conseiller à Dole, est le grand chancelier de Flandre. Il est ensuite

de toutes les grandes négociations entre les couronnes de France et d’Angleterre. Il éloigne la ville épiscopale de Besançon de la tentation helvétique et la rapproche de l’Empire. Il n’est donc pas insolite que François Ier ait été fait prisonnier, à Pavie, par un comtois, le capitaine Grospain, après qu’un autre comtois, Louis Méret, l’avait réduit à merci, en tuant son cheval sous lui. Il y a dans le respect des libertés des Comtois et les faveurs dont ils sont l’objet de la part de l’empereur, un relent de géopolitique avant la lettre. C’est sans doute Vauban qui, le premier en France, vit l’intérêt qu’il y avait à ce que les possessions du roi son maître soient le seul tenant. On lui attribue le mot du « pré carré ». Il semble bien que Charles Quint avait une nette conscience de cet intérêt quand il cherchait à s’assurer la fidélité des Comtois autrement que par la crainte du bourreau. Il suffit de jeter un regard sur ses possessions en dehors de l’Espagne,

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Polémique pour voir que la Franche-Comté en est le centre, on a dit la « plaque tournante » de l’empire chrétien universel qu’il rêvait de fonder. Il avait annexé le Milanais, en 1535, à l’héritage des Habsbourgs, pour être maître de la route de Gênes-Bruges, exception faite des cantons suisses, qui n’avaient au demeurant, aucun intérêt à faire barrage. Jalonnée par Milan, Domo d’Ossola, Sion, Vevey, Lausanne et Yverdon, elle franchissait le Jura à Jougne, gagnait Quingey, Besançon, Fondremand, Vesoul, Vaucouleurs (qui était de France), Saint-Mihiel et Verdun (qui relevaient du duc de Lorraine) en terre d’Empire. Pour la rendre sûre, Charles Quint en confia la police à une armée, recrutée sur place, de 10 500 fantassins et 1 500 cavaliers, bien appuyés sur une douzaine de forteresses, dont Pontarlier, Dole, Gray, Champlitte, que son sujet génois Precipiano, remit en état. Une organisation décentralisée

Fils du chancelier d’Empire Nicolas Perrenot de Granvelle, Antoine naît à Besançon en 1517. Très tôt initié aux affaires de l’Etat par son père, il étudie à Dole, Padoue, Paris et Louvain. En 1540, il devient évêque d’Arras et participe au concile de Trente. Charles Quint le fait entrer en son conseil. A l’avènement de Philippe II, il représente le roi à Bruxelles auprès de Marguerite de Parme. Il a aussi préparé la victoire de Lépante et conduit de nombreuses négociations diplomatiques. Il meurt à Besançon en 1586.

Sous Charles Quint, Philippe II, et ses successeurs, l’Espagne n’était pas l’État centralisateur et niveleur qu’elle est devenue avec l’avènement des Bourbons au trône, en 1700, et plus particulièrement sous Ferdinand VII qui établit, en 1813, un absolutisme tyrannique d’importation. « Les Espagnes, dit Elias de Tejada, furent une monarchie fédérative et missionnaire, diversifiée et catholique, formée par un ensemble de peuples dotés de toutes sortes de particularités, raciales, linguistiques, politiques, juridiques et culturelles, mais vraiment tous unis par deux liens (qu’on croyait alors) indestructibles : la foi au même Dieu et la fidélité au même roi. Ceci est tellement vrai que deux faits apparaissent avec une aveuglante luminosité à qui s’adonne à l’étude de notre âge d’or : d’abord la monarchie était si diversifiée qu’elle variait jusque dans les titres, puisqu’il n’y avait pas de roi d’Espagne, mais un roi de Castille et un roi de Naples, un duc de Milan ou de Brabant, un

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Tableau d’Antonio Arias peint en 1639 et conservé au musée du Prado de Madrid, représentant Charles Quint et Philippe II. Héritiers d’une conception fortement féodale du monde, ils règnent sur des peuples de langues et de cultures différentes. A la différence de la monarchie française, ils conservent une gestion décentralisée de leurs domaines, laissant une grande liberté d’action aux autorités locales comme le parlement de Dole. seigneur de Biscaye ou de Candi, un marquis de Finale ou d’Oristan, un comte de Barcelone ou de Franche-Comté de Bourgogne. En second lieu, les Espagnes garantissaient à chacune de ces formations politiques, l’autonomie et la liberté, autonomie et liberté perdues par ces peuples de la Sardaigne à l’Artois ou des Flandres à la Sicile, quand la force des armes – et jamais la volonté des peuples – les fit sortir de la confédération des Espagnes. Face à la bouffonnerie d’une historiographie faite de mimétisme et de lâcheté, je défie qui que ce soit de nier que les Espagnes furent la liberté en tout genre de vie (dans l’optique du temps, évidemment) et que l’Europe absolutiste qui nous supplanta au XVIIIe siècle fut la tyrannie avilissante. »

Avec l’annexion par Louis XI du duché (Dijon) et sa réduction à un état « pré-départemental », désormais et pour toujours la Franche-Comté équivala à Bourgogne. L’hôpital bourguignon de Saint-Claude, à Rome, est une fondation de l’émigration comtoise ; les deux peintres ayant porté le nom de Courtois, des Comtois, sont appelés « Bourguignons » par antonomase. Les héritiers de ce grand nom avaient tellement la conviction qu’il représentait une grandiose virtualité qu’ils veillaient à ce qu’il fut scrupuleusement transmis et conservé. Marguerite, dans un codicille à son testament, qu’elle ajouta sur son lit de mort, recommande au jeune Charles Ier de travailler « pour non-abolir le nom de la maison de Bourgogne » et de le transmettre à ses

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Henri IV représentait tout ce que les Comtois détestaient. Non seulement il avait ravagé leur pays, mais il avait fait preuve à leurs yeux d’un insupportable relativisme religieux. Son assassinat en 1610 fut accueilli par des manifestations de joie dans la Comté. successeurs. On ne retrouve une telle intensité mystique attachée au nom d’un pays qu’à l’autre extrémité du royaume de France, en Bretagne. Avec cette différence qu’en Bourgogne, il s’agissait moins d’une conscience ethnique que d’un projet politique de grande envergure qui conserva sa potentialité tant que l’histoire fut celle des rivalités dynastiques : l’idée de faire renaître une Lotharingie, entre la France et l’Allemagne, et les dominant toutes deux. A cet égard, la Comté était une positionclef, que renforçait la nette conscience qu’elle avait de son rôle historique, de même que le traité de neutralité qu’avait signé François Ier. Henri IV l’avait renouvelé pour trente ans, en 1609, peut-être pour effacer le souvenir de son coup de main manqué de 1595. Cette année-là, l’effet de surprise avait joué. Ses soudards s’étaient répandus sur le pays, tuant, pillant, dévastant, brûlant. Lons-le-Saunier avait accepté de capituler, à condition que la

ville soit épargnée et ses libertés respectées. Le roi donne sa parole, entre dans la ville et la livre au pillage et à l’incendie. La même scène d’horreur se répète à Vesoul. D'où le dicton comtois : Il n’est pas François de nature Qui ne trompe quand il assure. Les Francs-comtois haïssaient Henri IV, qui incarnait à leurs yeux les qualités qu’ils attribuaient aux Français : « la vilenie déloyale, la machiavélique justification des moyens pour arriver à ses fins, le mépris de l’éthique du chevalier chrétien, la préférence donnée aux avantages politiques sur l’idéal religieux, le fait d’acheter Paris par une messe sacrilège. » L’assassinat du roi par Ravaillac, en 1610, fut salué avec joie dans la Comté. On trinquait publiquement en l’honneur du régicide et on allait même jusqu’à obliger les Français présents à s’associer aux vivats.

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Ce qui hérisse particulièrement les Comdole bourguignon, mort en 1650, ancien prétois, c’est le protestantisme. Alors que l’hérésident du parlement de Dole, était aussi sie prolifère en France, eux restent fidèles à leur célèbre par son honnêteté que par l’universacomte-roi très catholique. Le trait de l’union lité de sa culture. Il était écrivain, juriste et des Espagnes était une fidélité de fer à l’égliarchitecte de talent. Ses œuvres révèlent une se romaine en même temps qu’à la monarchie. forte influence italienne et espagnole. Il avait Leur exemple a mis en évidence que ce n’est pour le système de gouvernement que reprépas nécessairement la langue qui fait la natiosentait le royaume de France, une haine inexnalité, mais à la volonté politique. Celle-ci, à tinguible, faite d’un mélange de réprobation, son tour, donne ses de rancune de mépris et orientations à la cultud’aversion naturelle. De re. En dépit d’une lui est la phrase : « La langue commune, la Franche-Comté de vie intellectuelle Bourgogne n’a rien de n’obéissait pas en commun avec la France Franche-Comté aux que le langage. » mêmes courants qu’en Louis Gollut fut le France. Si le pays avait héraut de la nationalité son université à Dole, comtoise, son doctrique Charles Quint naire si l’on peut dire. Il avait richement dotée, composa, vers 1580, un il envoyait beaucoup énorme ouvrage, pour d’étudiants à Louvain, démontrer que les à Ferrare ou à Bologne, Séquanes, qui peuaucun à Paris. A une plaient son pays avant époque où l’enseignela conquête romaine, ment était dispensé en n’avaient rien de comlatin, la langue « vulmun avec les Gaulois, gaire » importait peu à Le parlementaire Jean Boyvin fut une des dont la descendance ceux qui voulaient avait donné les Français. grandes figures de la résistance doloise acquérir le savoir. Paris, à l’invasion française. Son exemple galvanise Les Burgondes, qui contrairement à une l’avaient occupé par la à la fois la population et la garnison idée que les Français se suite étaient aussi en qui parviennent en 1636 à rejeter tous font de son prestige tous points distincts des les assauts ennemis. universel, ne manquait Francs, qui avaient en rien, culturellement, à la nation francdonné leur nom à la nation voisine. Il donne comtoise. Elle fournit à l’Europe plusieurs de ses preuves à l’appui. Les héros antiques, ses plus hauts esprits. Parmi eux, dans les arts, dénommés Congolitan, Anacroeste ou une pléiade d’architectes et d’artistes, tel le Comontoyre, sont différents des chefs gaulois, génial Hughes Sabin. Dans les lettres, elle a ses de même que la Bourgogne fut gouvernée propres créateurs, tels le dramaturge Pierre par les successeurs de Gundesol ou GundioMathieu, ou ses remarquables érudits, tels ch et non par ceux de Faramond, l’ancêtre de Johannès Metellus, dont la collection de Clovis. Les argumentations les plus hardies se manuscrits anciens est une des plus précieuses développaient librement à l’époque où la de l’Escurial. Jean Boyvin, ce Pic de la Miranlégende tenait la place de l’histoire.

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Au mépris de la convention de neutralité de 1595 et de la paix de Vervins de 1598, Louis de Condé envahit la Comté en 1636 et commence une guerre abominable dont la population civile paiera le prix du sang. Gollut écrit peu après que Philippe II eut promulgué ses ordonnances, qui favorisent l’ascension de la bourgeoisie, en accroissant les pouvoirs du Parlement de Dole au détriment de ceux des gouvernements militaires et de la noblesse en général, deux siècles avant la révolution française. Son patriotisme espagnol l’aveugle au point de ne pas discerner le changement progressif et profond qui se produit dans les relations de son pays avec « l’Hespagne ». La Comté continue à vivre en esprit dans la légende dorée de son idylle avec Charles Quint. En fait, elle vit, travaille et souffre pour les besoins de la politique espagnole aux Pays-Bas, dont administrativement elle dépend au plus haut niveau. « Elle est une route où passent les troupes à destination de par deçà ; un réservoir d’hommes propres à combattre les rebelles flamands ; un coffre à deniers, bien maigrement rempli, mais qu’en cas d’urgence on vide sans merci. »(Lucien

Polémique Febvre) Les levées de troupes se succèdent, en 1567, 1573, 1577, 1578. L’argent, lui aussi quitte le pays. Les comptes de Benoit Charreton, conservés à Lille, montrent que de 1579 à 1589, une vingtaine de mille francs sont sortis chaque année de la Comté à destination des Pays-Bas, la plongeant dans une grave crise financière. Et pourtant le patriotisme espagnol des Comtois ne faiblit pas un instant. En 1652, paraît à Besançon un poème de quatre-vingtdix-sept quatrains, qui célèbre les exploits des régiments levés en Franche-Comté, pour aller mater la rébellion des Catalans. L’auteur, Nicolas Bourrelier, ne parle pas par oui-dire : il en était. Au siège de Barcelone, c’était encore la France, par Catalans interposés, que les Comtois avaient la joie de combattre. Ils avaient de bonnes raisons de la craindre et de ne point l’aimer. La guerre de Trente ans, avec ses enchevêtrements, lui avait donné des prétextes d’intervention, dans une vision globale et permanente d’extension du domaine royal. A plusieurs reprises, de 1635 à 1644, les Français envahirent la Franche-Comté. Les historiens locaux en font un tout qu’ils nomment « la guerre de Dix ans ». Tandis que Turenne était chargé des PaysBas, Condé passait la Saône avec 28 000 hommes. Les Comtois immédiatement mobilisent les légions de bailliage et ferment leurs places fortes. Un homme hardi, jurassien de Longchaumois, le capitaine Prost, dit Lacuzon, imagine une tactique militaire inspirée par les conditions locales, la guérilla, près de deux siècles avant que les Espagnols crurent avoir inventé la formule pour combattre Napoléon . Ce héros populaire devint bien vite et pour des siècles le symbole de la résistance. Les Français ont choisi de s’imposer par la terreur. Ils incendient le monastère bénédiction de Mont-Roland, profanent la statue miraculeuse de la Vierge, investissent Dole (29 mai 1636). Des parlementaires de renom animent la défense. Après un bombardement

Polémique pour faire brèche , les assaillants montent à l’assaut. Ils sont repoussés. La scène se répète. Quand les Français sont repoussés, les Dolois font monter fifres et tambours au clocher pour leur jouer une pavane. Les femmes abattent des murs et en charrient les pierres afin de boucher les brèches. Le blocus, les bombes, la peste ne peuvent venir à bout de l’héroïsme de jeunes gens, des femmes et des vétérans. Après trois mois d’épuisants efforts, Condé apprend que 13 000 Impériaux arrivent. Il décampe. Au cours des années suivantes, la Comté est envahie du nord-ouest par Bernard de Saxe-Weimar, du nord-est par Grancey, du sud-ouest par Longueville. Richelieu avait recruté tous les ennemis potentiels de l’Espagne : les princes réformés d’Allemagne, les bandes suédoises ou suisses sans foi ni loi, qu’il suffisait d’appâter en leur promettant de leur laisser la bride sur le cou. En 1638, Longueville se saisit de Lons, de Clairvaux et d’Orgelet. En 1639, Weimar enlève Nozeroy et Saint-Claude. La Comté ne pouvait s’opposer à ces professionnels que le courage de ses milices, appuyés sur le réseau des places fortes. Exaspérés par la résistance des forteresses et harcelés par les guérillas, les Français, quand ils prennent une ville, se vengent par une orgie d’atrocités. L’Histoire des Capucins de Franche-Comté en donne une description insoutenable. Weimar allumait des brasiers et jetait les habitants dedans. Il faisait murer les grottes pleines de réfugiés et planter du gazon et des arbustes devant. Richelieu avait fait faucher le blé vert en Artois, un moyen d’action devenu traditionnel dans les armées du roi. On mangeait de l’herbe, on ramassait les rats crevés pour les faire cuire. Un soldat qu’on avait amputé d’une main, la garda pour la manger. Des mères, folles de faim, dévorant leur nouveaux-nés, morts dans leurs bras. Par représailles, Lacuzon pille la Bresse, sans pour autant soulager son pays des exactions qui l’immolent. Quingey et soixante-dix châteaux

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Fils de Philippe II, le roi Philippe III sera bien en peine de conserver l’héritage paternel. Face à l’irrésistible ascension de la puissance française, les ressources espagnoles ne peuvent pas suivre. brûlent. Douze mille têtes de bétail crèvent en 1636, engendrant famine et dépeuplement. Cent cinquante agglomérations du bailliage d’Amont se vident. Les friches gagnent. Les taillis, les futaies se consument, les salines s’éteignent. Les habitants se cachent pour

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Le 26 mai 1674, Louis XIV arrive devant Dole. Soumise à un bombardement intense, la ville capitule le 6 juin au matin. La garnison de Besançon avant capitulé quelques jours plus tôt. échapper à la pendaison, à la crucifixion, au bûcher, à l’enfouissement vivant. Bourgeois pillés, femmes violées font amende honorable, adressent des supplications à la Vierge ou prennent la route de l’exil, vers la Suisse, la Savoie, le Milanais. Rien qu’à Rome, les réfugiés sont 12 000. Quand les Français s’en vont, en 1644, ils laissent un pays blessé à mort. La faiblesse du roi d’Espagne, Charles II, qui succéda à Philippe IV, fournit à Louis XIV l’occasion d’une revanche sur les échecs de 1479, 1595 et 1636-1644. Cette fois l’intention d’en finir est évidente. Le roi, pour éviter que son action soit contestée, se justifie juridiquement. Il fait publier, en 1667, par le conseiller royal Aubery, un livre, parmi d’autres, intitulé Des Iustes prétentions du Roy sur l’Empire. L’auteur développe deux arguments. D’abord, la couronne espagnole n’a pas payé les 500000 écus d’or de la dot de l’infante Marie-Thérèse, devenue reine de France en 1660. Il lui faut des gages. En second lieu, on

devait appliquer à la succession de Philippe II la « coutume inviolable » appelée Droit de dévolution, commune à la Flandre, au Hainaut, au Cambresis comme aux contés et duché de Bourgogne. Cette ancienne coutume voulait qu’au décès d’un des conjoints propriétaires d’un fief, les fils qui seraient nés de leur mariage en deviendraient les héritiers. Il est évident qu’appliquer arbitrairement les règles en vigueur dans le droit féodal, d’essence privée, à un pays étranger, possédant ses institutions nationales, était pour le moins abusif. Louis XIV publia son « traité » et le fit parvenir à Madrid, le 8 mai 1667, sous forme d’ultimatum, en annonçant qu’il allait incontinent occuper militairement le territoire franc-comtois. Quoiqu’informé de première main de l’hostilité de ses habitants envers lui et de leur résolution de défendre leur liberté les armes à la main, il déclarait n’agir ainsi que pour « assurer la paix des vassaux qui lui seront fidèles. »

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A ces allégations du prince, Aubery ajouse regimbait, est enfermée dans le couvent le tait que la Franche-comtois revint à la Franplus obscur de Dijon. ce en tant que dépendance de l’Empire, vu que En entrant dans la Comté à la tête de son l’Empire était le patrimoine des monarques armée, le roi lance une proclamation rassurante français. D’ailleurs, continue le trop zélé mais ferme. Il promet de lui conserver le régirédacteur, la couronne française et non l’imme de liberté dont elle jouissait sous la coupériale l’emporte, en vérité, sur l’empereur ronne espagnole. Le pays, qui ne s’est pas en trois points : l’ancienneté, la plénitude de encore relevé de ses dévastations, est incala souveraineté sur ses pable d’offrir une résissujets et la puissance tance sérieuse aux militaire. C’était l’artroupes royales. Des gument Quia nominor proclamations sont plaleo. Le droit du plus cardées qui enjoignent fort, affirmé avec un au peuple de regarder le tranquille cynisme et roi de France comme qui permettait de douleur seul souverain, à ter de la valeur que peine d’être considéré l’auteur lui-même comme rebelle. accordait à son arguUn meunier qui mentation précédente. répare sa digue, dit à Le juriste François deux soldats, en plaide Lisola, né à Salins, santant, qu’il le fait pour fait au roi une réponse faciliter le passage aux terrible, niant que la Allemands. Dénoncé, il Dévolution soit une est présenté au gouvercoutume de Bourneur et raconte sans gogne et démontrant façon l’anecdote. « Eh minutieusement la bien, dit celui-ci, tu mauvaise foi de l’agresseras pendu en plaisanseur, qui fait passer la tant ! » Louvois eut à faire face à la résistance raison d’État avant la La conquête va bon populaire contre l’invasion. religion et le droit, qui train. Le 7 février, foule aux pieds les traités portant son sceau, Luxembourg entre à Salins, le 8, Besançon et opprime les peuples sans pitié, fait alliance hier occupé. Ses forts capitulent le 13. Le château avec les infidèles, aujourd’hui avec les héréd’Arguel est détruit. Dole se rend et ses habitiques contre les défenseurs de la chrétienté. tants, consternés, regardent passer le roi Soleil Il termine en souhaitant qu’une révolution sur un cheval piaffant. Les villes capitulent. La populaire balaie la tyrannie des Bourbons. promenade de 1668, accomplie en trois Lisola , devenu français malgré lui, devait semaines, ne rappelle pas la farouche résistance payer cher son crime anticipé de lèse-majesde 1636. Le contexte international – la faité. Louvois, sur la demande du roi, ordonne blesse de la régence espagnole – et les divisions de l’assassiner discrètement. Le malheureux internes l’ont favorisée. Mais, sous la preséchappe à une embuscade et s’enfuit. Ne pousion des puissances, la France est obligée de resvant plus l’atteindre, Louis le Grand s’en prit tituer la province conquise à l’Espagne par le à sa famille, qu’il met sur le pavé. La nièce qui traité d’Aix-la-Chapelle. De dépit, Louis XIV

28 voulut, avant de partir, détruire les installations des salines. Il n’y parvint pas. Le gouvernement de Madrid, mal informé sans doute, imputa la facilité de la conquête de 1668 à la mollesse de la population à défendre les droits de son souverain légitime. Les trois gouverneurs qui se succèdent en trois ans rivalisent de maladresse et s’aliènent les bourgeois par des taxes excessives, peut-être justifiées par la nécessité de relever les ruines. Besançon a l’humiliation de voir sa citadelle occupée par des Espagnols et des Allemands. Dole doit payer 100 000 écus pour récupérer son parlement. Les campagnes en revanche, qui ont le plus souffert des exactions, restent attachées à l’Espagne. La résistance populaire Chassé, en 1673, des Provinces-Unies de Hollande, Louis XIV, pris à partie aux Pays-Bas par les Espagnols et bientôt par une coalition européenne, décide d’attaquer le « ventre mou » de son adversaire. En janvier 1674, les troupes royales prennent possession de Vesoul, Gray et Lure. Montbéliard, situé en FrancheComté, mais appartenant au Wurtemberg, est occupé. Lons est enlevé sans peine. Arbois et Salins résistent. Les habitants d’Arcey sont barricadés dans les maisons et dans l’église, auxquelles est mis le feu. Ils meurent carbonisés ; La relation des faits est publiée la même année à Besançon. Au mois de mai, sur les murailles d’Arbois, les femmes repoussent les assaillants, saluant chaque coup de canon du cri de « Vive l’Espagne ! » Les «loups des bois » harcelèrent les conquérants en desperados. D’Apremont, dans une lettre à Louvois, du 4 juillet, les appelle « canailles ». Pour le duc d’Enghien, ce sont des « coquins ». Faucogney écrivit, le 4 juillet 1674, la dernière page de l’héroïsme d’un peuple qui a retrouvé son unanimité pour défendre sa liberté. Ses femmes font feu derrière les grilles ou les parapets, au milieu des cadavres de

Polémique leurs pères ou maris. Le général français, marquis de Resnel, fit passer au fil de l’épée tous les habitants qui avaient échappé à l’incendie général de la ville. Louis XIV s’était engagé à Aix-la-Chapelle à respecter les franchises de la Comté. Une fois maître du pays « il jugea puéril de se comporter en bon et loyal comte palatin de Bourgogne. « L’administration, arrachée aux Comtois, passa entièrement aux mains des intendants délégués directement de Paris. Les seuls pouvoirs laissés au Parlement furent d’ordre judiciaire. La première mesure prise par Louvois, à Besançon, jusque-là ville libre, est d’obliger les habitants à rechercher et mettre en tas les 20 000 boulets tombés sur la ville, à verser immédiatement une contribution de guerre de 50 000 livres et à organiser des élections communales, dont étaient exclus ceux qu’on nommait les « Espagnols », tel Chaudiot, le neveu de Lisola. Aux magistrats qui lui présentent des plaintes, en 1676, le gouverneur leur dit « d’aller se faire foutre ». La conquête française est reconnue par le traité de Nimègue, en 1678, où le roi s’engage une fois de plus à respecter les libertés et institutions de la Franche-Comté. En violation flagrante des engagements pris , les lois françaises sont mises en vigueur par les ordonnances, criminelle en 1679, civile en 1684, agricoles en 1694. A Versailles, la cour a la conscience tranquille. La ville de Paris, l’année même de la conquête, menée à bien en six mois, avait fait élever l’arc de triomphe de la Porte Saint-Martin, sur lequel on lisait Sequanis bis fractis et victis, les « Séquanes » ce sont les Franc-Comtois « deux fois abattus et vaincus ». Après 1674, le peuple franc-comtois restera pendant plus d’un siècle fidèle à luimême. Il a troqué sa jovialité naturelle pour la tristesse et la gravité. Il gardera la barbe et la dague espagnole. Il continuera à se faire enterrer la face contre terre, pour ne pas « voir » l’ennemi marcher sur sa tombe. Il

Polémique

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Ci-dessus : Besançon au XVIIIe siècle. Après l’annexion, la Franche-Comté disparut de la carte de l’Europe. Le petit État à l’autonomie préservée par ses souverains sera remplacé par une province comme les autres, soumise à l’arbitraire absolutiste. dira toujours, quand il traverse la Saône : « je vais en France ». Pour faire régner l’ordre de Louis XIV, on pend à tour de bras. Jacques Godey, de Villers-sur-Montrond, a déjà la corde au cou. Avant de mourir il demande un verre de vin d’Arbois, qu’à la coutume du pays, il vide d’un trait après avoir crié : « A la santé de Sa majesté Charles II, notre bon roi ! ». Puis, d’un coup de pied, il bascule le tabouret. Les années de la guerre de succession font renaître les espoirs et les intrigues. Un prêtre, Claude Michelet est pendu en 1705, un autre Simon Gonzel meurt à la Bastille. Un capitaine, un chaudronnier, un charpentier, d’autres encore, montent sur l’échafaud en 1709. La guérilla s’éteint. Les soldats français commencent à sortir seuls et sans armes. Le système français s’établit. Les douanes frontières avec les cantons et l’Empire brisent les réseaux commerciaux, les impôts

dépassent le seuil supportable. L’émigration s’amplifie. Pour ne pas mourir de faim les guérilleros s’engagent dans les régiments du roi. Le parlement a les mains liées, les Etats ne sont plus réunis. Aux gémissements, la réponse est toujours la même : « Le roi veut être obéi » ou bien « Inutile, les ministres en ont ainsi décidé. » Ce que les Comtois ont le plus redouté se produit : on s’attaque à leur âme. En 1770, sur recommandation du cardinal de Besançon, un homme « éclairé », la chaire universitaire de théologie est confiée à un athée, « ignorant et déshonoré » par surcroît. Les professeurs qui remplacent les Jésuites expulsés ont ordre de propager le déisme à la mode. Le machiavélisme que les Espagnols et les Comtois de la Contre-réforme jugeaient « la lèpre du siècle » constitue l’atmosphère morale du nouveau régime. Les massacres, la famine, les émigrations massives et successives avaient réduit la

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Polémique

population de 450 000 âmes à 150 000. Au cours du XVIIIe siècle, beaucoup d’émigrés sont rentrés, des immigrants sont venus occuper les villages désertés, depuis la Savoie et la Lorraine voisines. La population dépasse 300 000. Mais la joie de vivre n’est pas revenue. Voltaire, dans ses Œuvres Historiques constate que la liberté a été remplacée par la tyrannie. « Jamais peuple ne vécut sous une administration plus douce et ne fut si attaché à ses souverains. Leur amour pour la maison d’Autriche s’est conservé pendant deux générations ; mais cet amour était au fond celui de leur liberté. Enfin, la Franche-Comté était heureuse .» La fin de la Comté La Révolution acheva le travail de la monarchie. Au lieu de restituer des libertés palpables, elle apporta l’utopie de la Liberté abstraite. Elle passa comme un ouragan, dans la Comté comme partout, en emportant le passé avec les feuilles mortes. La vielle nation fut morcelée en trois départements n’ayant d’autre identité que les accidents géographiques qu’ils renferment : Jura, Haute-Saône, Doubs. La communauté de langue fit le reste. Cette fois, puisque tous les hommes libres sont Français, pourquoi ne le serions-nous pas aussi ? Pensent les Comtois. Pichegru, d’Arbois, conquiert la Hollande. Rouget de Lisle, de Lons, compose la Marseillaise. Moncey sert Napoléon jusqu’à la fin. C’est alors que meurt la Franche-Comté de Bourgogne. Cependant, si l’on juge une nation à l’ampleur des sacrifices que ses fils jusqu’aux plus humbles, ont consentis pour la défendre, même quand tout espoir raisonnable de la sauver était perdu, il faut reconnaître que la nation franc-comtoise a été une nation au moins aussi réelle et vigoureuse que la France de 1940. Anne Le Diascorn

En dépit de trois siècles de présence française, la tradition populaire comtoise conserve le souvenir d’un « âge d’or » qu’elle associe à la figure de l’empereur Charles Quint (ci-dessus) mais en oubliant très injustement le roi Philippe II.

Le 29 décembre 1558, le roi Philippe II organise les obsèques de son père à Bruxelles. Dans le cortège figure un char porteur du vaisseau Victoire illustrant les domaines de feu l’empereur. Le cinquième drapeau à partir de la proue est celui de la Franche Comté de Bourgogne. Pour en savoir plus Les lecteurs désireux de se faire une idée moins polémique et plus reposée de l’histoire de la Comté peuvent consulter les ouvrages ci-dessous et notamment le classique de L. Febvre. Histoire de la Franche-Comté, Lucien Febvre, Paris 1912. Si la Comté m’était contée, J.-L. Clade, Cabédita, Genève 2001. L'Espagne au XVIe siècle, Joseph Perez, Armand Colin, Paris 1973 et 1998. Les Monarchies espagnole et française au temps de leur affrontement, G. Larguier, J.-P. Dedieu et J.-P. Le Flem, Presses universitaires de Perpignan, 2001. Les Inquisitions modernes dans les Pays-Bas méridionaux, Aline Goosens, éditions de l'université de Bruxelles, Bruxelles 1998. Philippe II, Ludwig Pfandl, Paris 1942.

Arbol de odio, Philip W. Powell, Iriz de Paz, Madrid 1991. Las Claves de la hégémonia española, Enric Riera Fortiana, Planeta, Barcelona 1991. La Charge d'audiencier dans les anciens PaysBas, Catherine Henin, éditions de l'université de Bruxelles, Bruxelles 2001. Felipe de España, Henry Kamen, Siglo Veintiuno, Madrid 1997. El Cardenal Granvela, Imperio y revolucion bajo Carlos V y Felipe II, van Durme, Barcelone 1957. La Franche-Comté hispanique, Elias de Tejeda, Poligny 1977. Histoire de Lons-le-Saunier, G. Duhem et J. Brelot, Paris 1961. Histoire de Besançon, Claude Fohlen, Paris 1964-1965. Les Comtois, le pays, l’histoire, l’esprit, Jean Defrasne, Cabédita, Genève 2002.

Une histoire maltraitée L’histoire de la Franche-Comté n’est pas un sujet très en vogue parmi les historiens français. Pour en savoir plus, nous avons interrogé Paul Delsalle, un chercheur spécialisé dans la période habsbourgeoise de la Comté. L’histoire de la Comté est-elle traitée comme elle le mérite par l’université?

revue d’histoire, comme il y en a en Provence, en Bourgogne, ou ailleurs.

Les historiens étrangers Oui, à l’Université l’hiss’intéressent-ils toire de la Francheà la Comté? Comté est enseignée, pour toutes les périodes historiques, surtout les Oui, des Belges surtout. plus anciennes : AntiOn parle souvent de quité et Moyen Age. Les Franche-Comté « espaétudiants se familiarignole » mais il serait plus sent aussi à l’histoire juste d’évoquer la comtoise lorsqu’ils élaFranche-Comté « habsborent un « mémoire de bourgeoise » ; le gouvermaîtrise ». En outre, des nement était alors à Paul Delsalle est maître de conférences cours sont proposés à Malines puis à Bruxelles, en histoire moderne à l’université un large public, bien auet non pas en Espagne. delà des étudiants, dans Les archives qui nous le cadre de l’université ouverte. intéressent sont à Bruxelles, principalement. Nous constituons en ce moment un réseau d’historiens européens sur l’histoire de la Pourquoi aussi peu d’études sur la Comté Franche-Comté : les Belges forment le gros du alors qu’elles fleurissent en Bretagne? bataillon ! Pourtant l’annexion de la Bretagne par la France fut à la plus ancienne et moins sanguinaire. Peut-on parler de mauvaise conscience française au sujet de la Comté? Je ne sais pas. Peut-être parce que le Comtois est par nature plutôt discret. Des provinces Je ne pense pas. Je suis même persuadé que les comme la Bretagne, mais aussi l’Alsace ou la Français ne connaissent pas la FrancheFlandre, examinent en effet leur passé de Comté ! Le Jura, oui. Grâce à la géographie. façon plus approfondie. Je suis frappé aussi par En outre, pour que les Français aient une le petit nombre de travaux de première main mauvaise conscience au sujet de notre prosur l’histoire de la Franche-Comté. Il y a trop vince, il faudrait qu’ils connaissent son histoire, d’ouvrages de vulgarisation, qui se répètent et notamment l’épisode tragique de la Guerre de se copient, qui colportent sans cesse les mêmes Dix Ans, avec ses 200 000 morts. Toutefois, mythes. Je déplore que nous n’ayons pas de on ne doit pas tous les attribuer aux armées

Polémique françaises ou suédoises : la peste en est la principale responsable. Les Comtois d’aujourd’hui connaissent-ils leur histoire?

33 Besançon (le palais Granvelle à Bruxelles a été détruit). Cela dit, les Granvelle sont des personnages qui n’intéressent plus personne, à part quelques spécialistes.

Non, pas du tout. Les étudiants en Existe-t-il un histoire, euxintérêt du grand La ville de Dole, siège du parlement comtois, mêmes, ont une public gravure de Claude Luc datée de 1553. très grande ignopour l’histoire rance du passé de comtoise? leur région, du moins au début de leurs Oui, les ouvrages historiques en témoignent, études. Ils la découvrent, et avec un réel plaide plus en plus. Le public se presse lors des sir je crois. Il faut rappeler que l’histoire régioconférences sur l’histoire de la région, du nale n’est jamais enseignée dans le secondaimoins celui qui a un certain âge, qui cherche re, ce qui me paraît scandaleux. On a enseià s’instruire, qui « veut rattraper le temps gné « Nos ancêtres les Gaulois aux Africains » perdu ». Le public jeune est davantage présent mais on continue à enseigner François Ier au sur les chantiers archéologiques, ce qui me semble bon signe. lieu de Charles Quint aux Comtois d’aujourd’hui ! Quels sont les deux ou trois titres d’ouvrages récents Peut-on dire que la Comté a cessé d’être que vous recommandez? un sujet d’histoire après l’annexion? Non, je ne pense pas. La Franche-Comté a toujours intéressé les historiens, depuis Cousin (ami d’Erasme) et Gollut. Il est vrai que le « siècle des Lumière » n’a pas laissé d’œuvre de premier plan. A la fin du XIXe siècle, Lucien Febvre a consacré sa thèse à la Franche-Comté sous Philippe II, très discutable d’ailleurs, très polémique. Les noms de grands Comtois comme les Granvelle ou Boyvin ont-ils survécu dans la mémoire collective? Plus personne ne connaît Boyvin ! Granvelle, oui, à Besançon et à Ornans, surtout. Le palais Granvelle est un monument célèbre à

Pour compléter la liste de titres que vous publiez par ailleurs (voir à la page 31), je vous citerai ceux que j’ai publiés. Vous y trouverez peu de références bibliographiques dans la mesure où j’ai surtout exploité des sources primaires, principalement dans les archives. La Franche-Comté au temps de Charles Quint, Paul Delsalle, PuFC (Presses universitaires de Franche-Comté), Besançon 2001. La Franche-Comté au temps des Archiducs, Paul Delsalle, PuFC, Besançon 2002. La Franche-Comté à la charnière du Moyen Age et de la Renaissance, Laurence Delobette et Paul Delsalle, PuFC, Besançon 2004. Propos recueillis par Balbino Katz

A la fin du XVIIIe siècle, quand les grandes puissances européennes organisent des expéditions scientifiques d’exploration, le capitaine Bligh, commandant du navire britannique HMS Bounty, reçoit pour mission de rapporter des spécimens d’arbres à pain de l’île de Tahiti pour les acclimater dans les Antilles où ils contribueraient à la nourriture des esclaves noirs. Au cours du voyage de retour, une mutinerie éclate à bord du petit voilier. C’est le début d’une des plus extraordinaires aventures maritimes de l’histoire.

HMS Bounty : une mutinerie sans égale Anne Hoyau

L

A sortie du tout nouvel ouvrage de Caroline Alexander The true story of the Bounty, est l’occasion de revenir sur la mutinerie si célèbre de la Bounty qui influença des générations de marins. Quelle rage poussait donc ces hommes à la sédition, à l’abandon de tout puisqu’au retour dans la mère patrie la pendaison les attendait ?

La Bounty, une histoire vraie parmi beaucoup d’autres Comme ses nombreux prédécesseurs, Caroline Alexander prétend révéler des faits inédits dans son récit de la très célèbre aventure de la mutinerie de la Bounty. Cette révolte oppose un capitaine, William Bligh, connu pour son

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respect au pied de la lettre des lois de la Maritant et une carte. Bligh, abandonné au milieu ne, sans souplesse aucune, ni ménagement de l’océan Pacifique, voué à la mort, rallie pour ses hommes, à un jeune lieutenant, Fletmiraculeusement Timor (3) et parcourt ainsi cher Christian, issu de la petite noblesse, que 8 334 km. Ses dons de navigateur hors pair le le cinéma hollywoodien a représenté cheveux mènent ensuite en Nouvelle Hollande et de là déliés au vent, col de il rejoint, avec un équichemise ouvert, tompage réduit, l’Angleterbant sous le charme des re à bord d’un East femmes tahitiennes, le Indiaman (4). Il s’ensuit genre même du héros un jugement en cour de la nouvelle ère martiale qui innocente romantique qui débute le capitaine Bligh de la à cette période. Bligh perte de la Bounty. Une et Christian, sont pourexpédition punitive est tant des amis de longue chargée de ramener les date. Bligh fait personmutins en Angleterre nellement la demande à pour les juger. Le capil’amirauté pour embartaine Curtis à bord de la quer F. Christian à ses Pandora récupère une côtés durant cette expéquinzaine de marins dition botanique (1). mais ne peut mettre la De son côté, F. Chrismain sur Fletcher tian est heureux de Christian et ses plus naviguer aux côtés de fidèles compagnons. La cet homme qu’il admiPandora fait naufrage re. Pourtant les deux sur le voyage de retour hommes vont en arriavant la Nouvelle Holver à se détester. Fletlande. Quelques pricher Christian prend le Une réplique de la Bounty a été construite sonniers mis aux fers ne commandement de la parviennent pas à se aux Etats-Unis et navigue régulièrement Bounty et oblige le dégager et meurent pour les besoins de l’industrie capitaine Bligh et une cinématographique. On voit ici le navire noyés. Après plusieurs vingtaine d’hommes mois, une nouvelle cour en cale sèche pour une remise en état dévoués à quitter la martiale juge les rescade la coque. Bounty et à embarquer pés. Durant ce temps sur la grande chaloupe gréée en cotre (2). Il lui Bligh repart pour une seconde expédition donne des vivres pour quelques jours, un sexrécolter les arbres à pain de Tahiti et n’est pas présent au rendu du jugement. Le lecteur assiste alors au procès dans ses moindres 1. Chargée de récolter des arbres à pain à Tahidétails. ti et de les réimplanter en Indes Orientales et plus particulièrement en Jamaïque pour nourrir les esclaves des planteurs de canne à sucre. 2. Petit bâtiment à un mât, une grand voile et un foc, qui servait d’annexe à la Bounty pour les expéditions à terre.

3. Ile de la Sonde, à l’est de Flores. 4. Navire de la compagnie hollandaise VOC, cf. bibliographie.

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Caroline Alexander développe la saga de écrites depuis le XIXe siècle. L’historien louela Bounty jusqu’au décès du capitaine Bligh ra néanmoins le souci du détail et l’examen devenu vice-amiral après avoir été gouverscrupuleux des témoignages de toutes les parneur de la Nouvelle Galles du Sud en Australie. ties prenantes à la révolte. L’auteur, trame Elle décrit scrupuleusement, dans les minutieusement la toile d’une intrigue qui, moindres détails, la fin jusqu’à la fin de l’oude vie de chacun des vrage, nous tient dans protagonistes, voire de l’expectative d’une granleurs descendants, de nouvelle. Mais le lecnotamment ceux de F. teur tombe de haut en Christian. Elle mène arrivant aux dernières ainsi sa propre enquête pages. Aucune explicaà travers les archives, tion plausible nouvelle évoque le présumé n’est proposée par l’auretour de F. Christian teur. en Espagne et en La vie de ces Angleterre, caché par hommes est décrite avec son frère, décrit la réabeaucoup de détails, lité de la vie à Pitcairn citant les poèmes de la (5). Elle s’appuie sur les petite sœur de Peter différents récits de vie Heywood, les révoltés écrits par William graciés par le roi, ou les Bligh (6), John Adams, récits de la mort des James Morrison durant mutins, des femmes de le voyage et au retour. mutin, de leurs enfants, Indépendamment des oncles et tantes, des de la peinture très préamis de la famille ou des cise des rouages de la amiraux. Mais en matièsociété anglaise des Le cinéma est un grand vecteur de culture re de nouveauté concerXVIIIe et XIXe siècles nant les causes de la populaire. Les historiens peuvent mutinerie et le caractèréhabiliter tant qu’ils voudront et des descriptions de re des protagonistes la personnalité du capitaine Bligh, la vie quotidienne à William Bligh et Fletil demeure à jamais dans l’esprit public bord d’un navire armé cher Christian, rien à l’officier détestable incarné par le grand pour une expédition l’horizon, si ce n’est une acteur Charles Laughton. A l’inverse, botanique, C. Alexancorrection à la baisse de Christian Fletcher sera le jeune officier der n’apporte rien de la « cruauté » du capiromantique et juste porté à l’écran véritablement neuf à la taine Bligh. Il est perçu par le séduisant Clark Gable. connaissance de cette comme un marin inapaffaire. Son œuvre n’est te au commandement plutôt qu’une brute qu’une version qui s’ajoute à tant d’autres cruelle et rancunière. 5. Ile choisie par F. Christian pour s’installer. Elle ne figurait pas sur les cartes de l’époque et assurait ainsi une retraite en toute sécurité. Christian la connaissait d’un voyage précédent.

6. Deux livres de bord, l’officiel et le personnel, les deux ayant été publiés, comme celui de J. Morrison.

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La réplique de la Bounty a réduit sa voilure pour atterrir dans un port de Floride. Trop petit, ce bâtiment de commerce reconverti était mal adapté aux missions d’exploration scientifique. L’étude de Caroline Alexander, menée avec beaucoup de rigueur dans la lecture des archives et un souhait d’exactitude louable, ne raconte pas moins l’histoire de la Bounty que l’on connaît tous. Certes nous sommes un peu déçus, quand on s’attend à découvrir enfin les véritables raisons de la mutinerie, celles cachées depuis deux siècles et que l’on croit découvrir Fletcher Christian, le jeune et beau lieutenant rebelle romantique, enfin innocenté, reconnu et soutenu par ses pairs face à un commandement jugé inadmissible et condamnable. Mais c’était rêver… et oublier que la polémique des causes de la révolte restera certainement ouverte aussi longtemps que des hommes auront des opinions différentes sur les attitudes à adopter par rapport à la religion, la société, la sexualité.

Néanmoins, l’histoire de la Bounty conserve le label de la mutinerie la plus célèbre. Elle tient lieu de référence à la fin du XVIIIe siècle, période de révolte et de révolution et sert la cause des récriminations des marins au service de sa majesté, George IV roi d’Angleterre. Elle donne naissance ainsi à la grande révolte généralisée de la marine britannique en 1797, révolte que Nelson avait dans un premier temps soutenue. La mutinerie de la Bounty donne naissance à une révolte généralisée Tous les hommes embarqués à bord des navires de sa majesté durant le XIXe siècle connaissent l’histoire de Fletcher Christian, victime d’un capitaine tyrannique, maltraité

Les mutins de la Bounty jusqu’à l’exil forcé. L’avènement du romantisme ne fait qu’amplifier le rêve d’une quête de la liberté individuelle que tous envient à travers le choix des révoltés de la Bounty : vivre sur un paradis terrestre nommé Tahiti. Cette nouvelle ère établit la célébration des plaisirs de la vie comme un nouveau code de conduite où l’autorité est moins honorable que la célébration des passions. Fletcher Christian est perçu comme l’annonciateur de la libération du matelot. Il s’est révolté contre la soumission imposée par la loi et les officiers. Il a su briser ses chaînes et devenir le héros romantique (7) par excellence. Bligh impliqué dans une deuxième mutinerie Après son second voyage botanique pour la récolte des arbres à pain à bord de la Providence, le capitaine Bligh s’embarque en 1797 pour la bataille de Kamperduin (8) sur le Director, un navire de ligne de 64 canons et quelque 500 hommes d’équipage. Il essuie alors une seconde mutinerie pour laquelle à nouveau il n’est pas jugé responsable. Cette mutinerie dite du mouillage de Nore, à l’embouchure de la Tamise, s’inscrit dans une série de troubles et de révoltes qui ravagent la flotte de guerre britannique. Il s’agit en réalité plus d’un refus de travailler des matelots que d’une véritable mutinerie. Cet événement s’inspire d’un cas similaire qui se déroulait peu de temps auparavant à Spithead où les révoltés revendiquaient pour la première fois des droits laissés pour compte depuis 1653. Ils souhaitaient que l’on revoie leurs salaires, la qualité 7. Largement évoqué dans la poésie britannique par lord Byron, et W. Wordsworth. 8. Durant cette période, la Hollande soutient Napoléon contre les Anglais. Bligh et l’équipage du Director engagent trois navires hollandais dont ils seront vainqueurs. Bligh félicité termine sa carrière avec le grade de vice-amiral.

39 et la quantité de leur nourriture, jugées insuffisantes, et que l’on s’occupe correctement des malades et des blessés. En refusant de lever l’ancre jusqu’à ce que leurs demandes soient prises en compte, les marins ont paralysé toute la flotte de la Manche sous le commandement de l’amiral Duncan. Richard Howe, premier lord de l’amirauté, pariant sur la confiance et le respect que les marins lui portent, a négocié adroitement avec les mutins, acceptant la plupart de leurs demandes et garantissant leur pardon (9). Les revendications des insurgés du mouillage de la Nore concernaient un second niveau des réclamations. Elles portaient sur la redistribution des prises de mer, les relâches à terre et la cruauté des termes de certains articles du code de la guerre. Fait révélateur, les révoltés demandèrent également que certains officiers impopulaires soient démis de leurs fonctions et évacués du navire. Pour attester de leur sérieux les insurgés ont péremptoirement envoyé vers le rivage un flot d’officiers désavoués, lieutenants, aspirants et maîtres, avec des degrés de disgrâce variables. Les plus touchés par cet événement furent les capitaines qui faisaient partie des juges de la cour martiale des révoltés de la Bounty. Le sergent du Montagu, sous le commandement du capitaine John Knight a été goudronné et emplumé; John Colpoy premier lieutenant à peine échappé, fut pendu ; plusieurs aspirants burent la tasse. William Bligh n’était pas parmi ces présumés coupables. La mutinerie a finalement été étouffée par un usage limité de la force et par la menace d’un usage plus grand. Parmi les concessions que lord Howe avait accordées aux marins du Director figurait le mouvement des officiers mal aimés, une liste d’une centaine de noms parmi lesquels ne figurait pas celui de Bligh.

9. C. Alexander, p. 584

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Après un voyage de plusieurs mois, la Bounty arrive en vue de l’île de Moorea dont la montagne la plus haute, le Tohivea, culmine à 1 207 m. A quelques milles à peine se trouve l’île principale de Tahiti dont le somment le plus haut atteint 2 237 m. Mutineries en chaîne Contemporaine à la sédition de Nore la rébellion de la baie de Branty (décembre 1801) est, elle aussi, née du vent de révolte qui souffle sur la flotte britannique depuis les événements survenus à bord de la Bounty. Elle touche deux navires de la flotte du vice-amiral Mitchell, le Temeraire et le Formidable, puis quatre jusqu’à ce que « le contre-amiral Campbell parvienne à s’imposer aux mutins en se jetant au milieu d’eux » (10). Ces marins refusaient de partir pour les Indes Occidentales. L’insurrection est maîtrisée, les officiers ont ordre de ne pas découcher de leur bâtiment. Quinze individus seront mis aux fers puis jugés. Parmi eux, treize seront condamnés à mort. Les sur10. Annuaire 1789-1815, 1815.com/mutin_branty. htm

www.1789-

vivants « s’excuseront d’avoir osé préférer leur plaisir et leurs intérêts personnels à ce que les autorités jugeaient nécessaire pour le bien public ». Ces tentatives d’insurrection générale font pourtant preuve d’exception dans l’histoire maritime européenne. Comment cela est-il possible quand les raisons de se révolter étaient si nombreuses ? Des mutinerie souvent justifiées par les dures conditions de vie à bord Les prétextes à la mutinerie sont aussi divers que variés. Il semblerait même que parfois aucun grief n’en soit à l’origine. Ainsi, Fletcher Christian se disait être depuis une semaine « en enfer » sans pouvoir en dire plus. Rien d’étonnant en effet à ce que les équipages des navires se mutinent. La vie en mer

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est une activité ingrate et souvent mal rémuQuelques grandes mutineries nérée qui éloigne les marins de leur famille qui ont marqué l’histoire maritime pour de longs mois. Aux intempéries s’ajoutent les conditions de guerre. Pour autant L’équipage de la Santa Maria, commandée elles n’éclatent pas que sur les navires de guerpar Christophe Colomb, tente en 1492 un re, mais également au milieu des pêcheurs et, début de mutinerie. Effrayés par la durée du surtout, des équipages corsaires. L’espace voyage vers des terres inconnues et peut-être réduit et humide de la coque d’un navire inexistantes, les matelots veulent rebrousser impose la promiscuité aux hommes et le chemin. Pour calmer les esprits, Colomb prorationnement des vivres et objets personnels. pose un marché à son équipage : s’il n’y a pas Pour peu qu’un abus de terre en vue d’ici trois de pouvoir ne vienne ou quatre jours, ils vires’ajouter à cet ront de bord pour rentrer ensemble, les esprits en Espagne. Son intuition s’échauffent et la de marin lui porte chanrévolte, parfois justice. Au bout de trois jours fiée, éclate. La désode navigation, ils atteibéissance, sous la gnent le Salvador puis forme de la désertion Cuba et Haïti. Croyant ou de la sédition, être à Cipangu aux Indes, peut germer d’une Colomb devient un profonde solitude, découvreur de terres noud’un appel du sol velles sans le savoir. natal, d’une soif L’arbre à pain s’est acclimaté avec un grand Henry Hudson, chard’aventure, parfois gé par les marchands de succès dans les Antilles où il contribue d’une vexation, souLondres de trouver un à assurer la subsistance des populations vent d’un quotidien passage direct vers la les plus pauvres. répétitif et pénible. Chine par les mers arcLe rationnement de l’eau, remplacée par le vin tiques à bord de la Demi-Lune découvre en ou le contraire, les rations de rhum, données 1611, non pas le passage recherché, mais l’imen récompense ou pour garder le bon moral mense baie canadienne qui portera bientôt son des troupes, suffisent à exciter les esprits belnom. liqueux. Un meneur prend la tête et la violence Durant tout l’hiver, il longe ses rives est. contenue se déchaîne. Les mauvais traiteMais las de ces solitudes glacées, les membres ments, infligés par un commandement exide l’équipage se rebellent, embarquent de geant, ajoutés au reste, réveillent des sentiforce Hudson et son jeune fils dans un canot ments de vengeance. Les difficultés de raviqu’ils abandonnent au milieu des glaces. Maltaillement et la mauvaise conservation des gré les recherches, plus personne n’entendit aliments entraînent une déficience alimenjamais parler d’eux. Les survivants furent jugés taire et un dégoût pour la mauvaise chair. à leur retour par la justice anglaise. Les raisons qui peuvent pousser à la désoEn 1684, le voyageur et grand explorateur béissance sont aussi nombreuses qu’il y a d’inRobert Cavelier de la Salle, arme quatre dividus. Quelques grandes mutinerie marnavires dans le port de La Rochelle le Joly, l’Aiquent l’histoire maritime mais restent pourmable, la Belle et le Saint-François pour une tant des exceptions. expédition au golfe du Mexique. Il part

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exhausser le souhait de Louis XIV : coloniser la flotte de la mer Noire. Matiouchenko excila riche vallée du Mississipi. te facilement ses camarades à la révolte. Le ton Lors d’une exploration à terre, à la monte. Entraîné par le meneur, l’équipage se recherche de vivres frais, Cavelier de la Salle, mutine et le cuirassé tombe aux mains des accompagné de son frère, de son fils, du chirévoltés. rurgien du bord et Après de nomd’hommes de confianbreuses péripéties, une ce, est assassiné. Un de longue errance sur la ses hommes, bien mer Noire et malgré les déterminé a ne plus objurgations de exécuter les ordres de Matiouchenko, le son commandant, lui Potemkine se dirige vers tire à bout portant une le port roumain de balle en plein front. Les Constantza où les insurmanières hautaines et gés obtiennent l’asile la dureté du commanpolitique. Deux ans plus dement de Cavelier de tard, le tsar Nicolas II la Salle furent la cause promet une amnistie de sa perte. aux révolutionnaires de Le 27 juin 1905, 1905. Les mutins, mutinerie à bord du méfiants, préfèrent rescuirassé russe Potemkiter en Roumanie… à ne. La marine du tsar l’exception de cinq Nicolas II est en crise d’entre eux qui font le depuis la défaite un choix de rentrer en Rusmois plus tôt contre la sie. Parmi eux, MatiouL’arrivée des grands navires européens flotte japonaise. Sur constituait un événement majeur dans la vie chenko. Il est reconnu à terre, dans tout le pays, la frontière, arrêté et des petites communautés insulaires. se multiplient grèves et De toutes parts les Polynésiens venaient voir pendu. Ses quatre comrébellions depuis la pagnons sont envoyés ces étrangers et tenter d’entrer révolte sanglante du en Sibérie. en contact avec eux. « dimanche rouge » du 22 janvier 1905 à Saint-Pétersbourg. Les offiMutinerie à bord du Foch ciers du Potemkine ont peine à maintenir ou l’art des fausses nouvelles l’ordre parmi les matelots. En guise de ravitaillement les marins découvrent une viande La mutinerie d’un équipage embarqué est puante et truffée d’asticots. C’est l’indignation. devenue rarissime grâce à l’amélioration des Le médecin du bord, le docteur Smirnov, exaconditions de vie à bord de navires de guermine la viande. Il prétend sentencieusement re. Mais, cette rébellion contre l’autorité a que la viande est « comestible » sous réserve conservé dans l’opinion publique toute son d’être simplement lavée avec du vinaigre ! aura romantique. Le sachant, certains auteurs Dans l’équipage, Afatasy Matiouchenko, en mal de copie n’hésitent pas à recourir à de militant révolutionnaire du parti social-démofausses mutineries pour susciter l’alarme du crate, reçoit de son parti la consigne de prépublic. C’est ainsi que le publiciste Thierry parer les marins à une insurrection générale de Meyssan a tenté d’ameuter l’opinion en décla-

Les mutins de la Bounty rant le 12 septembre 1999 que l’équipage du porte-avions Foch s’était insurgé au large de la Yougoslavie, au milieu des forces de l’Otan. Cette rumeur est immédiatement démentie et l’opération fait long feu. Quelques mois plus tard, l’hebdomadaire Paris-Match tire les leçons de cette affaire en titrant le 11 avril 2002 : « Thierry Meyssan : l’effroyable imposteur ». François Labrouillère écrit « Cet agitateur n’en est pas à son coup d’essai dans la propagande d’informations fausses. Le 12 septembre 1999, dans un éditorial du réseau Voltaire qu’il dirige, Meyssan se faisait l’écho d’une rumeur dévastatrice (sic) selon laquelle une mutinerie aurait eu lieu sur le porte-avions Foch, alors au large de la Yougoslavie avec les forces de l’Otan (…) En parler, c’est jouer son jeu, affirment certains, ils ont raison. A moins que cela ne soit pour clore le débat. C’est ce que nous faisons en apportant point par point, la preuve que Thierry Meyssan n’est même pas un piètre enquêteur, puisqu’il n’a pas enquêté du tout » (11). En guise de conclusion Il est nécessaire dans les sciences historiques de reprendre les sources, de les confronter aux découvertes récentes, de les tester et d’en extraire des pistes inexplorées. C’était la tâche que s’était fixée Caroline Alexander dans son ouvrage The True Story of the Bounty. Toutes les pistes de la mutinerie ont été scrupuleusement examinée par l’œil inquisiteur de l’auteur. Et cependant, rien qui ne révolutionne la saga de la Bounty. Et quand bien même en apportant la preuve de fais nouveaux aurionsnous été pour autant des lecteurs comblés ? Comme l’auteur le dit elle-même, il y a des combats perdus d’avance car le rêve est plus fort que la réalité. Bligh n’avait pas compris qu’il était en train de mener un combat contre le plus formidable et inhabituel ennemi qu’il 11. http://www.parismatch.com/

43 aurait pu rencontrer sur mer, la puissance d’une opinion publique gagnée par le sentimentalisme (12). Déjà en 1800 la population soutenait la cause du jeune Fletcher, parfait héros romantique, contre le cruel Bligh. C. Alexander apporte finalement la confirmation que nous pouvons continuer de croire à la victoire de la liberté sur l’asservissement. La réalité de l’Histoire ne fait ici qu’une avec la légende héroïque, cas extrêmement rare. Cette histoire vraie, passée pour ainsi dire dans le monde des contes et légendes au même titre que Simbad le marin, Corto Maltèse ou Jack Sparrow (13), crée désormais du rêve. Alors il est bon que Caroline Alexander nous permette encore de rêver. Pour en savoir plus Ouvrages contemporains à l’événement de la Bounty Voyage à la mer du Sud, entrepris, par ordre de S. M. Britannique, pour introduire aux Indes occidentales l’arbre à pain et d’autres plantes utiles, avec une relation de la révolte à bord de son vaisseau, etc., Bligh, William, n-8˚, 372 p., pl. et cartes, Garnery, Paris 1792. Relation de l’enlèvement du navire le Bounty, Bligh, William, Paris 1790. Relation de l’enlèvement du navire le Bounty, appartenant au roi d’Angleterre, et commandé par le lieutenant Guillaume Bligh, avec le voyage subséquent de cet officier... depuis les îles des Amis dans la mer du sud, jusqu’à Timor, Bligh, William, Firmin Didot, Paris 1790. 12. The Bounty, The true story of the Bounty, C. Alexander, p.534 : « While Bligh had defended himself in crisp, logical naval fashion, he failedvto comprehend that he was doing battle with a force more formidable and unassailable than any enemy he would meet at sea – the power of a good story ». 13. Pirates des Carïbes, ou la malédiction du Black Pearl, film de Gore Verbinski, avec Johny Depp, 2003.

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L’île de Pitcairn où trouvèrent refuge les mutins de la Bounty. En avril 2003, un cinquième de la population mâle de l’île a été inculpée d’abus sexuels à mineurs. Return to Tahiti : Bligh’s second breadfruit voyage, Bligh, William, édition éditée par Douglas Oliver, University of Hawaii press, Honolulu 1988 Les Révoltés de la Bounty, Verne, J., Paris entre 1871 et 1882. The Borderers, Wordsworth, W., 1795 (tragédie). Ouvrages spécialisés récents The True Story of the Bounty, Caroline Alexander, 491 p., ill., cartes, biblio., 27,95 USD, Viking Press, 2003. La vergue et les fers, mutins et déserteurs dans la marine de l’ancienne France, Cabantous, A., Paris 1984. Hollandia compendium, a contribution to the history, archeoloy, classification and lexicography of a 150 ft. Dutch East Indiaman (1740-1750), Gawronski, J.- Kist, B.- Stokvis-van Boetzelaer, O., Amsterdam, Oxford, New York, Tokyo, 1992.

L’histoire vraie des mutins de la Bounty, Kirchner, Y., Gallimard, 1988. Marine royale, corsaires et trafic dans l’Atlantique de Louis XIV à Louis XVI, Patrick Villiers. Filmographie Mutiny of the Bouty (« Mutinerie sur la Bounty »), 1916 ; acteurs : G. Cross (W. Bligh), D. L. Dalziel (J. Banks), W. Power (F. Christian) In the wake of the Bounty (« Dans le sillage de la Bounty »), 1933 ; acteurs : E. Flyn, J. Warwick ; producteur : C. Chauvel. Mutiny on the Bounty (« Mutinerie sur la Bounty »), 1935 ; acteurs : C. Gable, C. Laughton ; producteur : F. Loyd. Mutiny on the Bounty (« Mutinerie sur la Bounty »), 1962 ; acteurs : M. Brando, T. Howard, R. Harris ; producteur : L. Milestone. The Bounty, 1984, acteurs : Mel Gibson, Anthony Hopkins, L. Olivier; producteur : R. Donaldson.

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L’itinéraire d’un jeune archéologue sous-marin

Anne Hoyau est un jeune archéologue sous-marin qui poursuit des études d’histoire. L’historiographie de la révolte de la Bounty est tout à fait intéressante, d’autant que je la connaissais par le biais de deux des films réalisés sur le sujet. Les descriptions de la vie à bord (les périodes de repos, la danse, le grand lavage pendant les accalmies), sont autant de détails qui rendent la vie des matelots plus réelle, plus proche et de ce fait mieux connue, mieux comprise. C’est cette dimension palpable offerte par mon métier, l’archéologie sous-marine, qui est passionnante. La comparaison avec notre quotidien nous aide à

découvrir, dans le cas présent, la vie des gens de mer des XVIIe et XVIIIe siècles. Cursus d’un jeune archéologue Après le bac je m’oriente vers un cursus d’histoire de l’art à Lille III. A la fin du Deug, ma préférence allait aux périodes anciennes, art grec, art romain et art égyptien, je décide donc de faire une licence d’archéologie et histoire de l’art. Je découvre la plongée sousmarine durant cette année de licence lors d’un

46 baptême à Saint-Jean-Cap-Ferrat. L’idée me vient d’associer mes deux passions : l’eau et l’archéologie. L’année de maîtrise concrétise ce choix. Je travaille sur les épaves méditerranéennes du IIIe siècle av. J.-C. au IIIe siècle après J.-C avec les conseils de P. Pomey, de l’université d’Aix-en-Provence et sous la direction de J. De La Genière, professeur à Lille III. C’est là que les difficultés commencent. C’est paradoxal d’essayer d’étudier cette spécialisation, réservée au bassin méditerranéen, dans le Nord. Pourtant, c’est ce que je souhaite. La pratique régulière de la plongée en club dans les carrières du Nord et de la Belgique me permet de participer à des chantiers archéologiques sous-marins en Méditerranée sous la direction de L. Long, conservateur du patrimoine au Drassm (1). En DEA, toujours fidèle au Nord, je me tourne vers les historiens qui me semblent plus sensibles aux choses de la mer. S. Lebecq, professeur à Lille III, dirige mon travail sur le commerce maritime en Méditerranée au début du Moyen Age. J’intègre une équipe d’archéologues qui travaillent sur l’Atlantique, M. L’Hour et E. Veyrat (conservateur et ingénieur d’études, Drassm). Mes attaches avec la Méditerranée et l’Atlantique sont très fortes mais je souhaite que le patrimoine de la Manche et de la mer du Nord puisse être découvert et mis en valeur. Je rencontre, à la fin de l’année 2003, Patrick Villiers, professeur d’histoire maritime à l’université du Littoral et directeur du Laboratoire de recherche d’histoire de l’Atlantique et du littoral (CRHAEL, Boulogne-sur-mer), pour définir un projet de doctorat d’histoire. Je travaille, sous sa direction, depuis le mois de décembre dernier sur une thèse sur l’artillerie des navires de commerce et des corsaires sous Louis XIV et Louis XVI. 1. Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines, fort Saint-Jean, Marseille.

Les mutins de la Bounty En tant que chercheur la survie est délicate. Il n’existe pour ainsi dire pas de bourse de financement et les sponsors se font rares dans le domaine de la conservation du patrimoine. La famille devient bien souvent le sponsor exclusif si les petits boulots manquent. Mon rattachement à la côte d’Opale me donnera, je l’espère, l’opportunité de travailler sur le patrimoine archéologique sous-marin de cette région. L’archéologie et l’histoire, deux alliées L’archéologie et l’histoire sont en effet deux domaines différents dans la grande famille historique. L’archéologie, notamment dans le cas de la spécificité sous-marine, est une science de l’objet, tandis que l’histoire est principalement une science des textes anciens, pour la période qui me concerne, du XVIe au XVIIIe siècle. Si l’archéologie est une science palpable, l’histoire est plus abstraite. Il est toujours plus facile de connaître un objet, ou un ensemble d’objet, sa fabrication, le contexte dans lequel il a été découvert lorsqu’il est sous nos yeux et que l’on a participé à sa découverte, que lorsqu’il est décrit ou dessiné sur du papier. La théorie que je souhaite défendre c’est celle de l’interaction de ces deux disciplines. Elles se complètent, l’une palliant aux manques de l’autre et inversement. La rareté des études archéologiques sousmarines, liée au manque de budget et à la méconnaissance de cette science, n’offre pas toujours l’observation en série des vestiges. L’archéologue ne traite en fouille programmée que les cas particuliers et rares. Il est obligé de faire un choix, soumis, d’une part, au facteur urgence, urgence de libération de la zone d’étude avant chantier, urgence de l’intervention en raison du mauvais état de conservation des vestiges voués à disparaître et, d’autre part, un choix soumis au niveau du degrés d’intérêt scientifique du site car, finan-

Les mutins de la Bounty cièrement, tous ne peuvent être étudiés. Dans ces conditions l’histoire prend ensuite le relais par la lecture des listes d’inventaire, ou des rôles d’équipage par exemple, que renferment les rayonnages des archives. Ces deux disciplines sont indéniablement complémentaires et les clivages qui perdurent entre l’histoire et l’archéologie nuisent à la connaissance. Les métiers sont différents, les cursus sont différents, les savoirs également et c’est cela, à mon sens, qui fait la richesse de leur union pour la construction du puzzle de l’histoire. Le métier d’archéologue sous-marin, rêve et passion Le métier de l’archéologue sous-marin est un métier pluridisciplinaire qui réunit les fonctions de plongeur, de dessinateur, de photographe, de restaurateur (premiers soins de survie des objets exondés), de marin, de mécanicien, d’animateur (dans le cadre de l’accueil du public) et de chercheur. Un métier où le corps et l’esprit sont sollicités au même niveau. C’est avant tout une passion difficile à exercer du fait du peu d’importance qu’on lui accorde. La création de postes est extrêmement rare, un tous les dix ans. Une vingtaine de personne vivent à l’heure actuelle de ce métier à l’année. Elles ont la responsabilités du patrimoine sous-marin, subaquatique et sub-lacustre de tout le territoire français DOM et TOM compris. Ce rapport correspond tout à fait approximativement, dans l’état actuel de nos connaissances, car l’inventaire de nos côtes est loin d’être achevé, à un millier d’épaves pour un archéologue. Malgré ces difficultés mon plus grand souhait est de pouvoir continuer et partager l’histoire du patrimoine maritime avec un public de plus en plus intéressé. Contact : [email protected]

47 Pour se distraire avec la Bounty Les éditions Phébus ont publié une série de romans qui ont pour thème la révolte de la Bounty. Publié dans les années qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale, ils ont contribué à renouveler la fiction d’aventures. Les Révoltés de la Bounty, C. Nordhoff, J.N. Hall, Phébus Libretto, n°104, 10,50 e. Dix-neuf hommes contre la mer, C. Nordhoff, J.N. Hall, Phébus Libretto, n°105, 8,90 e. Pitcairn, C. Nordhoff, J.N. Hall, Phébus Libretto, n°106, 10,50 e. Sur le thème plus général de la mutinerie à bord des navires de guerre : Mutinerie à bord, Alexander Kent, Phébus Libretto, n°108, 10,50 e. Au cœur du Pacifique, le jeune commandant Bolitho doit maîtriser un équipage où la colère gronde. Un grand classique des aventures de mer à l’anglaise destiné à glorifier la Royal Navy.

Pourquoi la nation cherokee s’est-il alliée aux États confédérés?

Le grand public ne connaît de la guerre de Sécession que les clichés simplificateurs diffusés par les films hollywoodiens où il est de bon ton de stigmatiser les Sudistes à la fois racistes et esclavagistes. En réalité, l’esclavage et le sort des Noirs n’ont pas été un facteur déterminant dans le déclenchement du conflit. A titre de preuve, la présence de Noirs dans les rangs des combattants confédérés et, surtout, le ralliement à la cause du Sud de grandes nations indiennes comme celle des Cherokees. Le général cherokee Stand Watie, fier descendant des guerriers chasseurs des Grandes Plaines.

Leonard M. Scruggs

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ont entendu parler de la valeur des guerriers cherokees qui ont servi, durant la guerre de Sécession de 1861 à 1865, sous les ordres du brigadiergénéral Stand Watie à l’Ouest et dans la célèbre Légion de Caroline du Nord de Thomas à l’Est. Mais pourquoi les Cherokees et leurs frères Creeks, Séminoles, Choctaws et Chickasaws ont-ils décidé de faire cause commune avec les Confédérés du Sud contre l’Union du Nord ? Il est très instructif de connaître leurs raisons, car elles nous éclairent sur les véritables questions qui ont sous-tendu cette guerre tragique. La plupart des Américains ont été davantage endoctrinés qu’informés sur les causes de ce conflit, car il ne s’agissait que de justifier a posteriori les actions des vainqueurs. En considérant le point de vue des Cherokees, on découvre une bonne partie de la vérité que des décennies de propagande « politiquement correcte » ont enterrée et, par là, on obtient une image beaucoup plus exacte de la réalité. Le 21 août 1861, à Tahlequah (Oklahoma), la nation cherokee déclare, par une convention générale, faire cause commune EAUCOUP

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avec les États confédérés guère étonnant que, le 28 contre l’Union nordiste. Un octobre 1861, le Conseil traité est conclu le 7 octobre national rendit publique une entre les États confédérés et les « Déclaration du peuple de la Cherokees et, le 9 octobre, nation cherokee sur les causes John Ross, le grand chef de ces qui les ont forcées à unir leur derniers, convoque une sesdestinée à celle des États confésion du Comité national (1) et dérés d’Amérique » (Declaradu Conseil national (2) chetion by the People of the Cherorokees (Cherokee National kee Nation of the Causes Which Committee et le National Have Impelled them to Unite Council) pour approuver et Their Fortunes With Those of entériner ce traité et les John Ross, le grand chef des the Confederate States of Ameactions futures. Cherokees, signe un traité rica). Dans un premier temps, Les mots introductifs de d’alliance avec les États les Cherokees s’étaient mon- confédérés en octobre 1861. cette déclaration ressemblent trés terriblement consternés fortement à ceux de la déclapar le conflit survenu entre le Sud et le ration d’indépendance de 1776 : Nord et ils avaient préféré rester neutres. S’ils « Quand les circonstances devenant entretenaient beaucoup d’échanges et d’inincontrôlables contraignent un peuple à térêts en commun avec leurs voisins conférompre les liens qui existaient depuis longdérés, ils avaient signé les traités avec le temps entre lui et un autre État ou Confégouvernement des États-Unis. dération, à contracter de nouvelles alliances Mais l’attitude du Nord – leur conduiet à établir de nouvelles relations pour la te de la guerre contre le Sud, la répression sécurité de ses droits et de ses libertés, il est féroce contre tout ce qui n’était pas d’accord normal qu’il puisse publiquement exprimer avec eux, le piétinement éhonté de la constiles raisons qui justifient ses actions. » Dans tution américaine par le nouveau régime et les paragraphes suivants, le Conseil cheroles pouvoirs politiques à Washington – les kee rappelait son adhésion fidèle aux traités fit bientôt changer d’avis. signés avec les États-Unis par le passé et sa Les Cherokees étaient peut-être les volonté de rester loyalement neutre jusqu’à mieux éduqués et les plus cultivés de tous les présent. Mais le septième paragraphe comIndiens d’Amérique. Cette tribu comptait mençait à esquisser sa crainte d’une agresaussi au nombre des plus christianisées. sion nordiste et sa sympathie pour le Sud : L’instruction et la sagesse étaient tenues en « Mais la Providence gouverne les deshaute estime. Ils vénéraient la déclaration tinées des nations et les événements, par d’indépendance et la constitution qu’ils une nécessité inexorable, annulent les résovoyaient comme des garants majeurs de lutions humaines. » leurs droits et de leur liberté. Alors, il n’est Comparant les objectifs relativement limités et la nature défensive de la cause sudiste avec les actions agressives du Nord, 1. Comptant seize membres élus. ils remarquaient à propos des États confé2. Comptant 24 membres élus. Conseil et Comidérés : té constituaient l’organe législatif de la nation che« N’ayant aucune intention d’envahir les rokee. Les membres des deux groupes, élus pour deux ans, formaient le Conseil général. États du nord, ils ne cherchent qu’à repous-

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ser les envahisseurs de violée, les libertés leur propre sol et à civiles en péril et toutes protéger leur droit à les règles du combat se gouverner. Ils ne civilisé et les lois ordiréclament que le prinaires de l’humanité et vilège, accordé par la de la décence résoludéclaration d’indément méprisées. Dans pendance américaine Pour faciliter la christianisation des Indiens, les États qui adhéraient et sur laquelle le droit encore à l’Union, un les missionnaires ont mis au point des États du nord à un alphabet adapté à la langue cherokee. despotisme militaire a s’auto-gouverner est supplanté le pouvoir lui aussi fondé, de civil et les lois se sont modifier leur forme tues devant les armes. de gouvernement La liberté de parole et quand elle est devenue quasiment de pensée intolérable et d’établir sont devenus un crime. de nouvelles formes Le droit d’habeas corpour la protection de pus, garanti par la leurs libertés. » Le constitution, a disparu paragraphe suivant sur un simple signe rappelait que chaque d’un Secrétaire d’État État confédéré avait ou d’un général de fait sécession en suirang inférieur. Le manvant un processus dat du président de la régulier et démocraCour suprême a été tique. Il n’y avait eu réduit à néant par le ni violence ni pouvoir militaire et cet contrainte ; nulle part outrage au droit comles libertés n’avaient mun fut approuvé par été entamées et les triun président qui avait bunaux et autorités juré de soutenir la civils ne s’étaient constitution. La guerre La grande presse américaine aimait jamais retrouvés sous a été engagée sur une à présenter les institutions de la nation la coupe des militaires. grande échelle et d’imcherokee. On voit ici en haut à gauche L’unité et le succès le Capitole en construction, à droite, le lycée menses corps de croissants du Sud face troupes ont été mobides jeunes filles, une maison typique à l’agression du Nord et un hôpital psychiatrique. Le grand chef lisés en l’absence de étaient aussi relevés. toute justification sous D. Bushyhead, Sequoyah, une femme Puis le neuvième paraprétexte d’éradiquer pédagogue et Wilson Hare président graphe faisait le des rassemblements de la chambre basse cherokee. contraste avec les tenillégaux d’individus. » dances impitoyables et totalitaires que l’on Le dixième paragraphe continue en rencontrait dans le Nord : condamnant le parti politique au pouvoir « Mais dans les États du nord, les Chedans le Nord et l’attitude des armées de rokees s’inquiètent de voir la constitution l’Union :

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« Les lois de la guerre, passé de certains États du Sud, que même les barbares resils ne peuvent faire autrement pectent, ont été jugées que sentir que leurs intérêts et indignes d’être respectées. leur destin sont inséparableDes mercenaires étrangers, ment liés à ceux du Sud. La la lie des villes et les détenus guerre qui fait maintenant rage des prisons ont été enrôlés, est une guerre du Nord cupide organisés en brigades et et fanatique contre l’institution envoyés dans les États du sud de la servitude africaine, contre pour aider à soumettre un la liberté commerciale du Sud et peuple qui lutte pour sa contre la liberté politique des liberté, pour incendier, piller États. Son but est d’annihiler et commettre les plus vils la souveraineté de ces États et de outrages sur les femmes. Les changer complètement la natubottes de la tyrannie armée re du gouvernement. » William Woods Holden ont écrasé le Maryland et le est un des hommes qui ont Les Cherokees sentaient Missouri et les hommes les contribué à écraser le Sud qu’ils avaient été fidèles et plus éminents, de par leur après la défaite militaire. loyaux à l’endroit des traités caractère ou leur position, se avec les États-Unis, mais mainNommé gouverneur sont retrouvés incarcérés sans de la Caroline du Nord il fit tenant, ils réalisaient que la relaprocès, sur de simples soup- régner la terreur avec l’aide tion n’était pas réciproque et çons, dans des prisons, des de la milice nordiste dirigée que leur existence même en tant forts et sur des navires- par le sanguinaire George que peuple était menacée. cachots. Même des femmes Récemment, ils avaient aussi Kirk. Les Cherokees ont été emprisonnées sur été les témoins de l’exploitation ne seront pas épargnés. l’ordre arbitraire d’un présides propriétés et des droits des dent et de son cabinet. Simultanément, la tribus indiennes au Kansas, dans le Nebraspresse a cessé d’être libre et les publications ka et en Oregon. Et ils avaient peur d’être de journaux ont été suspendues, leurs exemles prochaines victimes de la rapacité norplaires saisis et détruits. Les officiers et les diste. Par conséquent, ils étaient contraints hommes capturés au combat doivent rester d’abroger ces traités pour défendre leur en captivité parce que le gouvernement s’est peuple, leurs terres et leurs droits. Ils estiopposé à un échange de prisonniers. Ils ont maient que l’Union leur avait déjà déclaré même abandonné leurs morts sur plus d’un la guerre par leurs actions. champ de bataille qui a vu leur défaite, pour Finalement, faisant appel à leur droit que ce soient des mains sudistes qui s’eminaliénable à l’auto-défense et à l’auto-déterploient à les enterrer ou à soigner leurs blesmination en tant que peuple libre, ils sés. conclurent leur déclaration par les mots suiLe onzième paragraphe de la déclaration vants : cherokee est un résumé assez concis de leurs « Obéissant aux lois de la prudence et griefs à l’endroit des pouvoirs politiques soucieux de la sécurité et du bien-être de la présidant désormais le nouveau gouvernecollectivité, confiant en la rectitude de leurs ment des Etats-Unis : intentions et fidèles à leurs obligations, à « Quels que soient les motifs qu’ont pu leurs devoirs et à leur honneur, ils acceptèavoir les Cherokees de se plaindre par le rent le destin qui leur était imposé, unirent

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La défaite du Sud eut des conséquences graves pour les droits des Cherokees. Ils tentent de s’opposer aux mesures législatives qui leur sont hostiles. Ici des objections adressées le 12 janvirer 1878 par la nation Cherokee au sénat américain.

leur destinée maintenant et à jamais avec les États confédérés et prirent les armes pour la cause commune. Et avec une entière confiance en la justice de cette cause et en la Providence Divine, ils en assumeront résolument les conséquences. » Les Cherokees furent fidèles à leur parole. Le dernier coup de feu tiré pendant la guerre de Sécession à l’est du Mississippi retentit le 6 mai 1865, lors d’un affrontement à White Sulphur Springs, près de Waynesville (Caroline du Nord). La confrontation opposait une partie de la Légion de Thomas et les tristement célèbres soudards unionistes de Kirk qui avaient perpétré une terreur meurtrière et la destruction sur la population civile de l’ouest de la Caroline du Nord. La Légion du colonel William H. Thomas était à l’origine principalement cherokee, mais elle avait été rejointe par un grand nombre de montagnards de Caroline du Nord. Le 23 juin 1865, au cours de ce qui fut le dernier combat de cette guerre, le brigadier-général et chef cherokee, Stand Watie, se rendit finalement à l’Union avec sa division indienne

de l’Oklahoma (3), à forte majorité cherokee. Pour les Cherokees, les problèmes qui se posaient étaient les suivants : 1) Légitime défense contre l’agression nordiste, tant pour eux-mêmes que pour leurs alliés confédérés, 2) Droit à l’autodétermination pour un peuple libre, 3) Protection de leur héritage, 4) Préservation de leurs droits politiques dans le cadre d’un gouvernement constitutionnel légal, 5) Volonté forte de conserver les principes d’un gouvernement limité et d’un pouvoir décentralisé, garanti par la constitution, 6) Protection de leurs droits économiques et de leur bien-être, 7) Rejet du despotisme des partis et des chefs qui étaient maintenant aux commande du gouvernement et condamnation du mépris impitoyable par l’Union des lois de la guerre communément admises (et notamment 3. Ce que l’on appelait à l’époque l’Oklahoma, n’était pas stricto sensu l’actuel État (qui ne deviendra le 46e des Etats-Unis qu’en 1907), même s’il en épousait les limites, mais les « Territoires indiens », une gigantesque réserve où étaient parquées de nombreuses tribus.

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La fière nation cherokee ne s’est pas relevée de la défaite du Sud. Ici, à la fin des années 1940, des visiteurs de la Foire artisanale indienne observent l’artiste Amanda Crowe travailler sur une œuvre avec ses étudiants. Ci-contre : la photographie autographiée d’une chanteuse cherokee très populaire dans les années 1920.

le traitement des civils et des non-combattants), 9) Peur d’une exploitation économique par des politiciens corrompus et leurs partisans (fondée sur l’observation de tristes précédents), et 10) Crainte quant aux décla-

rations suffisantes, extrémistes, menaçantes et vindicatives sur la question de l’esclavage, proférées par les abolitionnistes radicaux et soutenues par de nombreux politiciens, journalistes, et leaders civils et religieux (principalement unitariens) du Nord. Il faut noter ici que certains cherokees possédaient des esclaves, mais la pratique n’était pas répandue. La déclaration cherokee d’octobre 1861 montre que les questions en jeu lors de la guerre de Sécession étaient beaucoup plus complexes que ce que l’on enseigne à la plupart des Américains. La re-manifestation de certaines vérités ne fait pas toujours

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plaisir. A dire vrai, les abolitionnistes et les quelques-unes des quesrépublicains radicaux tions soulevées ici sont si furent en mesure de s’imgênantes que la réaction poser. Une scandaleuse des universitaires, des époque d’oppression et média et même du public d’exploitation politique et est en général de vouloir économique commença, les ré-enterrer ou de les dont les effets durèrent de rejeter violemment sous très nombreuses années prétexte qu’elles seraient sans même être totalement « politiquement incordissipés aujourd’hui. rectes ». Les Cherokees étaient Dire que la question et restent un peuple remarde l’esclavage était la seule quable qui a eu un impact vraie – voire simplement sur l’héritage américain qui la principale – cause de la dépasse de loin leur imporguerre est une idée très tance numérique. Nous politiquement correcte et pouvons leur être particulargement répandue, mais lièrement reconnaissants Leonard M. Scruggs, l’auteur historiquement elle est de cet article, diplômé de l’université pour avoir produit, en fausse. Cependant, elle a 1861, cette déclaration de Georgie (1961) et titulaire servi de justification a posbien pensée et bien argud’un mastère de l’université teriori bien pratique de la mentée expliquant pourde Stanford (1971), préside guerre et de sa conduite. quoi ils soutenaient et le conseil d’administration L’esclavage était une ques- de l’Oak Mountain Classical School rejoignaient la cause confétion qui se posait, certes, dérée. à Birmingham dans l’Alabama mais elle était liée à bien et le comité républicain d’autres, et en aucun cas de son comté. Leonard M. Scruggs elle n’était le seul sujet sous-tendant la guerre, ni même le plus Pour en savoir plus important. Il ne s’agissait même pas d’un problème au sens où la plupart des gens History of the Cherokee Indians, Starr, l’entendent. Seules 25 % des propriétés Emmett, Warden Company, Oklahoma sudistes environ possédaient des esclaves. City 1921 et Kraus Reprint Company, MilPour la plupart des gens, au nord comme au lwood, New York 1977. sud, la question que posait l’esclavage n’était Civil War Letters and Memories from the pas de savoir s’il fallait ou non l’abolir, mais Great Smoky Mountains, Davis, Hattie Caldde trouver comment l’abandonner prowell, éditée par l’auteur, Maggie Valley, NC, gressivement sans provoquer une cassure et 1999. une catastrophe sociales et économiques. En langue française, on peut également Malheureusement la peur des Sudistes et lire le Blanc Soleil des vaincus, l’épopée sudisdes Cherokees à l’endroit des abolitionte et la guerre de sécession, de l’écrivain nistes se révéla parfaitement fondée. Dominique Venner, la Table ronde, Paris Après la loi sur la Reconstruction 1975, qui évoque anecdotiquement les uni(Reconstruction Act) promulguée en 1867, tés indiennes dans l’armée confédérée.

Quand le monde perd le nord il faut retrouver le Sud Alain Sanders

Il y a longtemps que les Anglo-Saxons en général, et les Américains en particulier, ne racontent plus la guerre de Sécession comme on continue de le faire en France. Les prétextes « humanitaires » avancés naguère par les « gentils » Yankees contre les « méchants » Sudistes, ont définitivement été battus en brèche par des historiens libérés de la langue de bois et du politiquement correct. La guerre de Sécession, comme nous disons en Europe (les Nordistes l’appellent « la guerre Civile », les Sudistes l’appellent « la guerre entre les Etats »), fut très exactement un conflit entre deux mondes que tout opposait : le peuplement, les traditions, la civilisation, le climat, l’économie, voire même l’approche religieuse. Il y a des centaines de savants ouvrages américains, à commencer par l’incontournable The South Was Right Le général James (Jebb) Stuart, un des chefs de James R. Kennedy les plus prestigieux de l’armée sudiste. et Walter D. Kenne- Commandant de la cavalerie sur le front dy (Pelican Publishing de Virginie, durant la campagne Company, Gretna de l’été et de l’automne 1862, il fut avec 2001), pour le dire. Il « Stonewall » Jackson le principal n’y en a en France, et collaborateur du général Lee.

c’est tout à l’honneur de son auteur, qu’un seul : le Blanc soleil des vaincus (La Table Ronde, 1975) de Dominique Venner. En rappelant, dans un article particulièrement érudit de Leonard M. Scruggs, que les guerriers cherokees, mais aussi des Creeks, des Séminoles, des Chocktaws, des Chickasaws, firent cause commune avec les Confédérés contre les Unionistes, la revue Aventures de l’Histoire apporte sa pierre au rétablissement de décennies de propagande. Et l’on ne saurait trop conseiller, sur le sujet, l’ouvrage de Vernon H. Crow, Storm In The Moun-

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Le gouvernement confédéré : de gauche à droite, assis, Mallory , Benjamin, Davis, Regan, Toobs ; debout, Walker, Lee, Memminger et Stephens. tains (MCI Press, 1992) qui raconte l’histoire de la Thomas’ Confederate Legion, composée de Cherokees et de montagnards originaires notamment de Caroline du Nord et de l’Est du Tennessee. C’est pour toutes ces raisons, et d’abord pour essayer de corriger tous les mensonges sur les motivations profondes des « gentils Yankees », que j’ai entrepris la publication de cinq Who’s Who, faciles d’accès et de lecture. Le premier – déjà paru – s’appelle le Who’s Who des officiers sudistes. Un premier ouvrage pour « déblayer » le terrain et qui, par-delà les figures les plus connues de la Confédération (Lee, Beauregard, « Stonewall » Jackson, Jefferson Davis, Nathan Bedford Forrest), fait mémoire de ces combattants sudistes, hommes et femmes fidèles, qui ne sont pas battus « pour l’esclavage » mais pour défendre leur(s) liberté(s).

Les quatre autres ouvrages, qui paraîtront aux Editions de Paris (dans la collection « Le Nouveau Monde »), s’attacheront à des aspects plus spécifiques de ce conflit. A commencer par un Who’s Who des officiers texans sudistes. Bien que considéré encore comme « un Etat de la frontière » au moment de la guerre de Sécession, le Texas a joué un rôle de tout premier plan. Plus de 70 000 Texans servirent dans l’armée entre 1861 et 1865. Et l’écrasante majorité d’entre eux dans l’armée sudiste. Nombre de ces combattants, et notamment les officiers, Pierre Gustave Toutant Beauregard, John Bell Hood, Tom Green, Albert Sidney Johnston, Ben McCulloch, Samuel Bell Maxey, ont fait l’objet de volumineuses biographies aux Etats-Unis. Aucune d’entre elles, est-il besoin de le signaler, n’a jamais été traduite, voire même distribuée, en France.

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Le troisième d’installer d’autres ouvrage de la série peuples indiens sur les s’intitulera : le Who’s terres cherokees, etc. Who des Indiens dans Notre quatrième l’armée sudiste. Parouvrage s’intitulera : le delà le personnage du Who’s Who des soldats général cherokee juifs dans l’armée Stand Watie, d’abord sudiste. A l’exception colonel des Cherokees de Judah P. Benjamin Mounted Rifle, qui (1) et de Phoebe Yates sera l’un des tout derPember (2), confédéniers officiers conférés juifs sur lesquels des dérés à se rendre (le livres ont été publiés 23 juin 1865), ils aux Etats-Unis (à comfurent des centaines à mencer par le Judah P. donner leur vie pour la Benjamin de Pierce cause sudiste. Des perButler, W.G. Jacobs & sonnages étonnants. Co., 1907), le rôle des Comme Swimmer, Juifs sudistes dans la son nom cherokee guerre entre les Etats était A Yun Ini, né en est très largement 1835, mort en 1899, méconnu. et décrit comme « le Aux côtés des Si la guerre de Sécession est à l’honneur lien culturel entre les dans la bande dessinée européenne avec la Confédérés, les comCherokees modernes série les Tuniques bleues, aux Etats-Unis munautés juives floriset leurs ancêtres ». santes et déjà on trouve Captain Confederacy. La plupart des anciennes de Charlesofficiers cherokees étaient généralement des ton, de Richmond et de Savannah, bien gens éduqués et portaient des noms anglosûr, mais aussi, volontaires pour l’armée, phones. La majorité des Cherokees avaient les récents immigrés juifs originaires d’Eudes pseudonymes chrétiens et indiens (ces rope centrale, d’Allemagne, de Pologne, de derniers étant souvent traduits en anglais), Hongrie et de Russie. Ce qui est l’occasion surtout quand ils étaient des « sang-mêlés », de rappeler, loin des clichés habituels encoles « pur-sang » conservant, eux, leur nom re entretenus de nos jours, que l’armée et le indien. Ainsi relève-t-on, dans les rangs des gouvernement confédérés, comme les popuunités indiennes, des Dick Baldridge et des lations sudistes, étaient totalement étrangers Jeff Ballow qui côtoient des Black Hawk, des à tout antisémitisme. Big Road, des Pa Sooz, des Cha Loo Ky. Officiers, sous-officiers, simples soldats, Après la guerre de Sécession, les Checommerçants, hommes d’affaires, politirokees, traités comme une « seule nation » ciens, marins, docteurs, infirmiers, rabbins, alors que certains d’entre eux s’étaient batces Juifs, les « Jewish Johnny Rebs » comme tus côté nordiste, perdirent tous leurs droits : annuités, protections, cession de leurs terres, 1) Membre du cabinet du président de la Confédroit de pénétration du chemin de fer, étadération, Jefferson Davis. 2) Infirmière-major du Chimorazo Hospital. blissement de postes militaires, possibilité

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Le journaliste Alain Sanders est un authentique passionné de la chose américaine. Son dernier livre rappelle aux jeunes gens de notre temps le souvenir des héros de la noble cause du Sud.

on les appelait, furent présents dans toutes les composantes du conflit. Et on les retrouve aussi bien dans la cavalerie que l’infanterie et l’artillerie. Dernier ouvrage de cette « suite sudiste », un Who's Who des Noirs dans l 'armée sudiste, sans doute le plus utile, et le plus révélateur, pour « casser » la propagande caricaturale qui continue d’être de règle quand on parle du Sud. Ils furent quelque 60 000 dans une armée confédérée estimée à quelque 600 000 hommes. Ce qui a fait dire au professeur Leonard Hayes de la Southern University : « Si vous éliminez le rôle des soldats noirs dans l’armée sudiste, vous éliminez l’histoire du Sud. » Ces hommes et ces femmes, ces AfroAméricains comme on dit aujourd’hui, servirent comme soldats, marins, éclaireurs, estafettes, infirmiers, espions, artisans, sapeurs, tireurs d’élite, gardes-du-corps, etc. Alors que les Noirs qui avaient choisi de servir dans les rangs de l’Union, étaient stric-

tement séparés des troupes blanches, les Black Confederates étaient intégrés dans les régiments confédérés. Et l’on rappellera au passage que des nombreux monuments du Sud sont dédiés aux « African-American loyal to the Confederacy » alors qu’au Nord il y en a très peu, sinon aucun, dédiés aux Noirs ayant servi dans les armées de l’Union. Dans un monde qui perd le nord, il n’est pas inutile de retrouver le Sud. Dans l’esprit de la chanson I’m A Good Old Rebel, écrite en 1866, et qui disait : « Oh! Je suis un bon vieux rebelle/Et leur terre de « liberté » je n’en ai rien à cirer/Je suis fier d’être contre/J’aurais seulement voulu que l’on gagne/Et je refuse leur pardon pour tout ce que j’ai fait. » Alain Sanders Le Who’sWho des officiers sudistes est disponible chez Alain Sanders, 5 rue d’Amboise, 75002 Paris, au prix de 12 e franco.

Bernardin de Saint-Pierre, fut longtemps un aventurier impécunieux avant de submerger le gouvernement et ses bureaux de demandes de dédommagements ou de subsides. Sur le tard, il connut une gloire littéraire et sociale qui lui conféra non seulement une relative aisance mais une réelle reconnaissance sociale. Le hasard des recherches dans les archives a permis au professeur Villiers de découvrir un épisode inconnu de la vie de cet écrivain, les tribulations policières, judiciaires et pénales de son frère Joseph Nicolas de Saint-Pierre Dutailly. Ci-dessous : le frère de Bernardin est ramené en France à bord de la frégate la Concorde (au centre), représentée ici lors de son combat victorieux contre la frégate anglaise Minerva (à droite).

Le commandant anglais de la Minerva, en captivité à Saint Domingue, jouera un rôle clef dans cette affaire en dénonçant Joseph de Saint-Pierre aux autorités françaises.

Redécouvrir la justice d’Ancien Régime Patrick Villiers

La réalité historique dépasse souvent l’imagination des romanciers ou des scénaristes. Cette réflexion, Etienne Taillemite me l’a souvent faite lorsqu’il me recevait dans son bureau des Archives nationales. L’article suivant, qui repose sur un dossier de 107 pièces et 141 folios en est, me semble-t-il, une illustration. Il va nous permettre également de voir le fonctionnement de la justice à la veille de la Révolution française sous un jour peu connu.

L

E 7 mars 1779, au début de la guerre d’Indépendance américaine, le sieur Digon, inspecteur de police, reçoit l’ordre se présenter à l’arsenal de Brest avec mission de conduire à Paris pour interrogatoire à la Bastille le sieur Dutailly, ingénieur arpenteur au service des Insurgents, accusé d’espionnage au profit de l’Angleterre. Le 24 mars, Digon remet son prisonnier à M. De Launay, gouverneur de la Bastille qui en informe aussitôt M. de Sartine. Sartine avait été lieutenant-général de police mais c’est au titre de secrétaire d’Etat à la Marine et aux Colonies qu’il se tient informé de cette affaire. En effet, Dutailly a été arrêté aux colonies, à Saint-Domingue sur ordre du gouverneur. Pour la clarté de l’exposé, j’adopterai un plan

volontairement scolaire en examinant successivement les différents aspects de ce dossier. Une affaire passablement embrouillée Joseph Nicolas de Saint-Pierre Dutailly naquit au Havre en 1742, il était de cinq ans le cadet de son frère Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre né également au Havre (1). Comme l’avait souligné Sainte-Beuve avec une cruelle ironie, Bernardin est né « d’une famille qui aurait aimé à descendre d’Eustache de Saint-Pierre », le célèbre bourgeois de 1. Fonds Colonies, dossier E363, précis de l’affaire Dutailly, 21 mai 1779.

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Le gouverneur de la Bastille sera une des victimes emblématique de la tourbe révolutionnaire.

Calais. Comme son aîné, Joseph a vraisemblablement suivi des études à Rouen et peut-être a-til comme lui, suivi des cours à l’école des Ponts et Chaussées. L’école ayant été supprimée, Bernardin est reclassé dans l’école du Génie, obtient un brevet d’ingénieur et participe en 1760 à la campagne de Hesse. Suspendu de ses fonctions pour des raisons de discipline, Bernar-

din est envoyé à Malte comme ingénieur, poste dont il est également rapidement renvoyé. Après une aventure rocambolesque en Russie, Bernardin est envoyé à l’île de France comme capitaine ingénieur. Ce début de la carrière de Bernardin est indiscutablement marqué par l’instabilité et une certaine tendance à la mégalomanie. L’analogie avec celle de Joseph me semble frappante si l’on se réfère aux pièces de son dossier personnel aux Archives d’outre-mer. Ce dossier commence par une lettre adressée à Sartine en 1775 pour une commission de capitaine d’infanterie dans un régiment de Saint-Domingue. Dans le rapport rédigé par le service des Colonies, il est noté que le sieur Dutailly « qui se qualifie de lieutenant réformé des troupes de Cayenne » [fait cette demande] « en considération de 17 ans de service, un brevet de capitaine d’infanterie qui lui faciliterait un mariage avantageux à Saint-Domingue. […] Il fait remonter l’état de ses services au 13 février 1760 qu’il est entré dans les gendarmes d’Artois. Il ajoute qu’il a été fait lieutenant d’infanterie des troupes de Cayenne le 2 mai 1764 et qu’il a quitté la colonie dans la réforme de 1765. Il est recommandé par M. de Guébriac. » Dutailly fait également état de services rendus comme lieutenant des troupes de Cayenne au cours de la période 1763-1766 et de promesses faites par Choiseul, puis par Boynes et par Turgot. « Vérification faite… » il apparaît que le bureau des Colonies n’a jamais expédié de lettres de lieutenant d’infanterie à Dutailly, qu’on ne le trouve sur aucune des listes d’officiers en poste à Cayenne et « qu’il ne peut avoir été nommé provisoirement par le gouverneur puisque M. Turgot était encore en France à l’époque du 2 mai 1764 ». Dutailly est donc soupçonné de faire

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Les arpenteurs ont joué un rôle capital dans le développement urbain de l’Amérique. Ici, on perçoit bien l’arpentage de la ville de Savannah. des faux mais soucieux de ne pas faire de vagues, les services de Sartine réfutent la demande du frère de Bernardin de Saint-Pierre au motif qu’une telle promotion ne peutêtre accordée qu’aux officiers en activité. Sartine approuve et le dossier ne comporte plus aucune lettre à ce sujet ni à propos de Dutailly jusqu’à une lettre de d’Argout, gouverneur de Saint-Domingue annonçant à Sartine l’arrestation de Dutailly à Saint-Domingue et de son envoi en France. Argout le présente alors comme un « ancien arpenteur de la colonie qui était passé chez les Insurgents où il avait obtenu une commission d’ingénieur avec rang de capitaine… ». Il l’accuse d’avoir voulu remettre au gouverneur de la Jamaïque un plan d’attaque contre la Géorgie sur la dénonciation du capi-

taine anglais Scott, commandant la frégate Minerva. Cette frégate avait été capturée le 22 juillet 1778 par la frégate la Concorde, commandée par Le Gardeur de Tilly, lieutenant de vaisseau. Le capitaine Scott était prisonnier sur parole à Saint-Domingue (2). Après perquisition chez Dutailly, on découvrit une lettre manuscrite de ce dernier adressée au gouver2. Voir Patrick Villiers, Marine de Louis XVI, Grenoble 1983, p. 405. Au cours du combat le frère de Le Gardeur de Tilly fut tué et le capitaine Scott blessé. « Le capitaine anglais John Scott est un homme d’environ 68 ans, capitaine de vaisseau du roi d’Angleterre. Il est ici chez le chirurgien qui augure mal de sa blessure. Il a beaucoup loué la bravoure de M. de Tilly et de son équipage ainsi que l’habileté de ses manœuvres. »

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neur de la Jamaïque. Le comte d’Argout veut alors assembler un conseil de guerre pour juger Dutailly mais ses officiers le lui déconseillent en arguant que Dutailly n’a pas conspiré contre la France et qu’il faut le faire juger en France. D’Argout suit ce conseil. Dutailly est alors embarqué sur la frégate la Concorde le 11 janvier 1779. La traversée est très mouvementée. La Concorde est chargée d’escorter un convoi mais le 5 février une tempête disperse les navires. Le Gardeur de Tilly est contraint de jeter douze canons à la mer. La Concorde est ensuite attaquée par deux corsaires, mais Le Gardeur de Tilly repousse l’un et capture l’autre avant de mouiller sa frégate à Brest le 22 février. Seuls deux navires du convoi ont été capturés (3). Le Gardeur de Tilly remet alors Dutailly au commandant du port de Brest.

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Sartine, immédiatement averti, fit envoyer Digon. A noter que le jour ou la veille du départ de Dutailly pour Paris, le 17 mars 1780, Dutailly fut autorisé à écrire au comte Sollano, grand président de l’Audience de Santo-Domingo et à son frère, Bernardin de Saint-Pierre, à Paris. Le 23 mars, de Launay avertissait Sartine de l’arrivée à la Bastille de Dutailly. Suite à la lettre de son frère, Bernardin de Saint-Pierre écrit au secrétaire d’Etat à la Marine et aux Colonies pour se porter garant de l’innocence de son frère, mais à cette date, Bernardin n’a pas encore une grande notoriété et vit presque misérablement. Pourquoi cet enfermement à la Bastille ? En matière pénale, au XVIIIe siècle, la prison était faite pour garder l’accusé avant son juge3. Ibidem, p. 406.

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A Saint-Domingue, au cap Français, les nombreux navires qui mouillent en rade témoignent de l’importance capitale de l’île dans le dispositif français des Antilles. ment. Elle est donc utilisée ici pour mettre l’accusé à la disposition de la justice pendant la période de l’instruction. Sous l’ancien régime, pour la grande majorité des prisonniers les séjours étaient très courts. Ainsi à Louvres-enParisis, pour 1682 prisonniers de 1768 à 1775, 72% ne sont restés que 24 h et 86% moins de 48 h en prison. Ici, l’instruction dura près de deux mois puisque le 21 mai, Lenoir adresse un mémoire complet sur l’affaire à Sartine comme ce dernier le lui avait demandé. Lenoir avait été un des proches collaborateurs de Sartine lorsque celui-ci était lieutenant général de Police. Ce

dernier l’avait nommé lieutenant de police (4). Dans son mémoire, Lenoir écrivait notamment : « Les torts du prisonnier sont constants mais on ne peut bien les juger sans pénétrer ses intentions. A-t-il eu dessein de trahison ou n’a-t-il cherché qu’un moyen de se sauver par un artifice ?

4. Jacques Michel, l’Œuvre de M. de Sartine, deux tomes, Paris 1983, tome 1, p. 53. Lenoir, lieutenant de police fut ensuite nommé conseiller d’Etat. En 1786, on le retrouve en affaire avec Beaumarchais.

66 Balançant le mérite ou le démérite de ses allégations, je me trouve dans l’embarras de vous donner une solution pour décider de son sort… » (5) Les bureaux de Sartine examinent alors le rapport de Lenoir et en font un résumé en date du 30 juin 1779. Dans une apostille apposée à la fin de ce résumé et probablement de la main même de Sartine, le ministre donne son verdict. Il n’y a pas de date précise, mais la décision fut certainement prise dans la première quinzaine de juillet. A ce moment, toute l’attention du secrétaire d’Etat à la Marine était accaparée par le projet de débarquement franco-espagnol en Angleterre (6). Comme nous allons le voir, Lenoir ne refuse pas de prendre ses responsabilités mais avoue ne pas avoir de certitudes absolues. Soulignons au passage ce bel exemple d’intégrité intellectuelle du siècle des Lumières dans une affaire qui est comme nous allons le voir passablement embrouillée. Pour cet article, nous nous référerons aux pièces du dossier E363 qui contient le rapport Lenoir, des pièces d’instruction et des lettres de la main de Dutailly. Lenoir, un enquêteur exemplaire Pour établir son précis détaillé, Lenoir s’appuie sur un ensemble de lettres adressé par l’accusé « à son frère, au Garde des Sceaux, à son frère, à M. de Fleuriaux et au commissaire qui l’a interrogé ». Certaines de ces lettres sont dans le dossier d’Aix-en-Provence. Lenoir interroge personnellement le 13 avril 1779. Dans le précis qu’il adresse à Sartine, Lenoir 5. CAOM, fonds Colonies, dossier E363, Lenoir à Sartine, 26 mai 1779. 6. P. Villiers. « La Tentative franco-espagnole de débarquement en Angleterre de 1779 » in « le Transmanche et les Liaisons maritimes XVIIIe XXe siècle », Revue du Nord, hors série n°9, 1995, pp. 13-28.

Une affaire embrouillée détaille minutieusement les pièces du dossier et rapporte, fidèlement me semble-t-il, le point de vue de Dutailly. Selon ce dernier, il était employé comme capitaine ingénieur par les Insurgents mais ses gages n’avaient pas été payés. D’autre part, les Anglais s’étaient emparés du fort Saint-Augustin où ils auraient fort mal traité les officiers français au service des Insurgents : « un sort épouvantable ». Dutailly décida alors de revenir dans les colonies françaises et s’embarqua le 28 avril 1778 à Charlestown sur un navire américain en partance pour Saint-Domingue (7). Dutailly sachant que son navire n’était pas armé et qu’il courrait le risque d’être pris par un corsaire anglais imagina un stratagème. Il demanda à M. Porteous, un colon américain en partance pour Londres et probablement favorable aux Anglais de lui faire une lettre de recommandation pour les autorités anglaises. Il dessina et écrivit un projet d’invasion de la Georgie destiné au gouverneur de la Jamaïque, ce projet avait pour but de le faire passer pour un espion au service des Anglais. Dutailly avait du flair car le navire américain fut intercepté par un corsaire anglais, le William, armé à l’île de Tortonne (ou Qortone). Le capitaine anglais, au vu de ces documents crut notre arpenteur et le débarqua à Porto Rico. A cette date, les Espagnols étaient neutres, ils n’entreront en guerre qu’en 1779. Néanmoins, à Saint-Jean de Porto Rico, le frère de Bernardin fut interrogé par un commandant espagnol et par des Français et un procès verbal aurait été dressé. Les ayant convaincus de son stratagème, Dutailly reçoit un sauf conduit du gouverneur de Porto Rico pour passer à Santo-Domingo. Là le comte de Sollano aurait reçu notre homme et convaincu par ses explications l’aurait fait conduire à « Saint-Raphaël, dernier bourg espagnol, à la 7. CAOM, fonds Colonies, Lenoir à Sartine, 26 mai 1779, Précis… f° 2.

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En provenance de Porto Rico, Joseph Detailly arrive à Santo Domingo (ici, le plan de la ville en 1619) dans le but de rejoindre la partie française de l’île. frontière du Cap… ». De là, Dutailly se rend au Cap français où il raconte son aventure au comte d’Argout. D’après les diverses pièces du dossier, Argout a accepté dans un premier temps la version de Dutailly. Pourquoi Dutailly qui coulait des jours heureux au Cap se présenta-t-il au capitaine anglais de la Minerve, cause de tous ses malheurs ? Dans son interrogatoire, Dutailly affirme qu’il avait promis aux Insurgents de revenir pour participer aux opérations militaires en Georgie et que les Insurgents lui avaient promis la place d’ingénieur en chef. Redoutant de se faire prendre sur le chemin du retour, il décide fin juillet 1778 de refaire le même stratagème et, de même que le planteur Porteous lui a fait une lettre de recommandation, le capitaine Scott aurait dû lui en faire une.

Selon les propos de Dutailly, là encore fidèlement rapportés me semble-t-il, « on ne peut pas le juger coupable pour une lettre qu’il n’avait imaginée que comme une sauvegarde pour traverser de nouveau l’ennemi sans être maltraité… ». Au lieu de cela, Scott l’a dénoncé. Lenoir rapporte alors fidèlement l’explication par Dutailly de l’attitude de l’Anglais : « ce capitaine anglais qui pouvait craindre le jugement de sa nation sur son combat dans lequel il avait eu le dessous, et qui pour cette raison pouvait avoir formé le dessein de n’y plus retourner avait cru se faire un mérite auprès de la nôtre en dénonçant un Français que l’on pouvait regarder comme un traître à sa patrie… » Lenoir cite également à plusieurs reprises la « lettre de décomposition » c’est-à-dire la lettre dans laquelle Dutailly analyse le plan

68 d’invasion de la Géorgie destiné au gouverneur de la Jamaïque et où il prétend que son plan était irréalisable. Lenoir note également que Dutailly affirme avoir écrit une lettre à Benjamin Franklin dans laquelle il s’en rapporterait au jugement de ce dernier : « sur le crime qu’il a renouvelé contre sa nation, il [Franklin] saura lui pardonner d’avoir su sortir des mains de ses ennemis et des siens par un stratagème qui ne saurait exposer la Géorgie ni la Caroline du Sud aux armées anglaises… ». Mais Lenoir note qu’au cours de son incarcération à la Bastille, Dutailly a changé son système de défense, se mettant alors à accuser le comte d’Argout d’avoir voulu lui imposer un mariage à Saint-Domingue « avec une jeune et belle veuve, fille d’un officier qui avait rang de colonel au service de l’Empereur… Le vice-roi [Argout] aurait désiré qu’il l’épousât, mais le grade qu’on lui offrait était à son gré trop faible pour le dédommager de ce qu’il pouvait attendre pour son retour aux Insurgents, pourquoi il se détermina à partir [en Géorgie] », d’où « la lettre factice ». Lenoir interroge alors Dutailly et exige le nom de la dame que ce dernier lui donne après de nombreuses tergiversations, dans une lettre du 4 mai. Il s’agirait « d’une Dame De la Boissière… que le général aurait voulu le fixer au Cap en lui faisant épouser cette dame, que l’annonce de son départ dérangeait les projets de ce général…. Que M. le général en aurait profité pour se venger… » Lenoir reconnaît qu’il n’a pas écrit au comte d’Argout pour lui demander son point de vue sur ce mariage éventuel. Selon Lenoir, il s’agit d’une fable inventée par Dutailly dont l’arrestation a été déclenchée par la dénonciation du capitaine Scott. En outre remarque Lenoir, le projet pour le gouverneur de la Jamaïque suffit en lui même à accuser Dutailly et il est inutile d’importuner Argout. Aujourd’hui, nous pourrions supposer que Lenoir a eu peur d’importuner un haut personnage mais sur le fond, Dutailly recon-

Une affaire embrouillée naît sans aucune contestation avoir demandé la lettre au capitaine Scott, anglais donc ennemi de la France comme des Insurgents. Son incarcération ne relève pas donc pas d’une décision abusive du gouverneur de SaintDomingue : « Il a convenu qu’il avait commis deux imprudences. La première d’aller demander au capitaine Scott sa recommandation, puisqu’il n’avait eu besoin de celles qu’il avait prise la première fois du sieur Porteous et que sa lettre factice au général de la Jamaïque lui avait suffit. La seconde, d’avouer à ce capitaine le succès que lui avait procuré cette lettre factice… ». Comme le note Lenoir « ce mémoire était bien suffisant pour exciter la vigilance du général et pour l’autoriser à faire arrêter l’auteur… » mais Lenoir rapporte cependant la réponse de Dutailly, : « le moyen qu’il proposait n’était ni praticable ni suffisant… » Selon Lenoir, la question de la culpabilité du prévenu se réduit à l’emploi du stratagème et à la véracité du plan d’invasion. Dutailly a bien utilisé le stratagème pour échapper avec succès au corsaire le William et sur ce point on peut admettre sa bonne foi mais qu’en est-il du plan d’invasion ? « Voici donc où se réduit l’examen de cette affaire : les moyens proposés par la lettre sont praticables et suffisants ou ils ne le sont pas ? S’ils le sont, il faut retenir le prisonnier tant que la guerre durera. S’ils ne le sont pas, il n’est coupable que d’indiscrétion et d’imprudence, alors il a été assez puni par la prison qu’il subit depuis le 2 septembre 1778, par la perte de son état, et de ses effets ». Le rapport de Lenoir est alors réexaminé par le bureau des Colonies et résumé à l’attention de Sartine dans une lettre en date du 30 juin 1779. Le rapporteur souligne que « pour se prononcer avec certitude, il faudrait pouvoir pénétrer dans les replis du cœur du prisonnier pour découvrir la vérité et… il faudrait s’assurer si les connaissances sur les moyens de prendre la Georgie sont illusoires

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Saint-Domingue était la plus riche des Antilles françaises. Son déclin a commencé lors de la révolte des esclaves auxquels les colons refusaient d’appliquer les mesures émancipatrices décidées par la métropole. Les Français ont progressivement quitté l’île pour s’installer à Cuba où les Espagnols les ont accueillis à bras ouverts. Les derniers Français de Saint Domingue ont été massacrés par les révoltés en 1804. ou réelles ». S’appuyant sur les conclusions de Lenoir, il propose de placer Dutailly hors de la Bastille, et de l’exiler dans un lieu qu’il ne pourrait quitter sous peine de désobéissance, et où il serait surveillé jusqu’à la paix ou « le laisser à la Bastille en attendant un éventuel complément d’information ». Le rapporteur ajoute que « le gouverneur d’Argout a rendu compte de tout ce qu’il savait de l’affaire et que Monseigneur est en état de se prononcer… » cependant « on observe que le prisonnier n’a aucune ressource en France pour subsister et que son frère demande en conséquence qu’il soit employé au sortir de sa prison ». A cette époque en effet, Bernardin de Saint-Pierre n’a pas connu le succès littéraire et est effectivement incapable d’entretenir son frère. Le rapporteur suggère

d’exiler Dutailly et de pourvoir à sa subsistance. Sartine ordonne alors de « le laisser à la Bastille avec toutes les douceurs qu’on peut y procurer aux prisonniers. Le mander à M. Lenoir à qui j’en ai déjà parlé… » (8) A la Bastille : une condamnation et une détention arbitraires? Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, la condamnation à la prison était rare, elle existait surtout à titre de commutation de la peine de mort. A partir de 1750, le parlement de Bretagne transforma presque systématiquement 8. C.A.O.M., fonds Colonies, dossier E 363, Sartine, f°45 v. 30 juin 1779.

70 les condamnations à mort et aux galères en peines d’emprisonnement. La prison commence à devenir une peine qui annonce le bouleversement qui fera d’elle, à compter de la Révolution, le pivot du système pénal (9). Les prisons importantes, celles des présidiaux, des conciergeries des parlements et la Bastille étaient les mieux tenues. Pour les pauvres, la vie quotidienne en prison était dure : paille pourrie, nourriture de mauvaise qualité, promiscuité. Les prisonniers qui disposaient d’une certaine aisance avaient toujours la possibilité d’améliorer l’ordinaire. Ils pouvaient même disposer d’une chambre individuelle et chauffée, d’un lit, voire d’un domestique à demeure. Mais les Saint-Pierre étaient pauvres. Bernardin ne pouvait payer pour son frère. Il est donc particulièrement intéressant de noter la phrase de la main de Sartine : « à laisser à la Bastille… avec toutes les douceurs possibles ». A la suite de cette condamnation, Dutailly va écrire de nombreux mémoires justificatifs au ministre. Tous n’ont probablement pas été conservés mais il en subsiste un certain nombre dans le dossier, écrits, semble-t-il, de la main de Dutailly. Tous reprennent les mêmes faits et n’apportent rien en ce qui concerne l’affaire elle-même mais on y trouve quelques détails sur la vie du prisonnier. Dans l’une de ces lettres, datée de novembre 1779, il remercie Sartine de lui avoir fait envoyer une robe de chambre. Un rapport nous apprend qu’il a le droit de se promener dans la cour de la prison et de parler aux autres prisonniers qui ont la même autorisation. Sartine ayant dû présenter sa démission, son successeur Castries est avisé du cas Dutailly le 2 décembre 1780 par un rapport du bureau des Colonies qui lui adresse une brève note et le dossier avec le rapport au 9. Benoit Garnot, Justice et société en France aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, p. 196, Gap 2000.

Une affaire embrouillée complet de Lenoir. Castries écrit laconiquement : « à garder en prison ». Les affaires d’Amérique sont au point mort. Les Anglais ont concentré leurs forces à Yorktown et à New York. Il est logique que le ministre n’ait pris le risque de libérer Dutailly (10). Bernardin de Saint-Pierre écrivit de nombreuses lettres en faveur de son frère à Sartine et à Castries, la première en date du 26 mars 1779, soit deux jours après l’incarcération à la Bastille. Bernardin est toujours convaincu de l’innocence de son frère mais un rapport de Lenoir va le faire changer d’avis. Le 15 octobre 1781, Lenoir écrit à Castries que « la tête de ce prisonnier se dérange. » et propose de le transférer. Bernardin, convaincu également que son frère « n’a plus toute sa tête », donna son accord. Encore faut-il trouver un lieu. Un prisonnier encombrant Après discussion entre les différents services, Castries ordonna de « retirer du château de la Bastille, le sieur Dutailly qui y est détenu en vertu des ordres et de le conduire sûrement au château de Ham, où il sera reçu et gardé jusqu’à nouvel ordre. Sa Majesté écrit au commandant de ce château. » (11). Le même jour, en effet, le gouverneur du château de Ham, le chevalier d’Avricourt était averti de l’arrivée d’un nouveau détenu. Les archives ont conservé les frais de transfert de Dutailly « à savoir : 16 postes d’officiers à 73 livres et 10 sols, 16 postes de prisonniers à 3 livres et 16 postes pour un homme de confiance à 3 livres, soit au total 384 livres ». A titre de comparaison, 10. Cf. Patrick Villiers, Marine royale, corsaires et trafic dans l’Atlantique de Louis XIV à Louis XVI, thèse, 2 volumes, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, thèse à la carte, deuxième ed. 2002. Voir troisième partie, chapitre IV, « Stratégie et batailles navales durant la guerre d’Indépendance ». 11. Castries, f° 63.

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Le fort de Ham où fut détenu Joseph de Saint-Pierre. le salaire mensuel d’un marin était de 15 à 20 livres. Transférer un prisonnier par relais de poste était donc très coûteux. La prison de Ham en Picardie, où sera enfermé le futur Napoléon III, n’était pas une prison bien sévère et d’Avricourt demanda si Dutailly devait avoir un régime de surveillance particulier faisant observer que : « le château est en mauvais état et que les invalides qui le gardent sont en petit nombre ». Il y avait deux autres prisonniers : un lieutenant-colonel et un officier détenus par lettre de cachet à qui le ministère de la Guerre faisait octroyer 3 livres par jour pour la nourriture du premier et 2 livres pour le second. D’Avricourt donnait cette information afin que le secrétaire d’Etat à la marine et aux colonies fixe la pension pour l’entretien de Dutailly. Il demandait également « qu’un quartier fût payé d’avance afin qu’on puisse lui fournir les choses dont il a besoin le plus urgent et particulièrement

des habits et du bois ». Castries accorda 800 livres par an. A peine arrivé, Dutailly commença à envoyer des mémoires justificatifs à Castries, mémoires auxquels le ministre ne répondit pas. Cependant, en août 1782, Castries ordonna le transfert de Dutailly à la maison de force des Bons Fils de Saint-Venant. Denoir, prévôt général de la Maréchaussée du Soissonnais fut chargé du transport. Il en coûta 133 livres et 13 sols qui furent réglés en mars 1783. Le 15 avril 1783, Castries adressa un courrier au supérieur de Maison de force lui annonçant que le roi avait décidé de faire libérer Dutailly. Une lettre signée du roi était jointe à ce courrier. Les préliminaires de paix avec l’Angleterre ayant été signé fin janvier 1783, Castries suivant l’avis de Lenoir avait donc décidé de libérer le capitaine-ingénieur. Dutailly ne profita pas longtemps de cette liberté puisqu’on le retrouve à nouveau à la prison de Ham au

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Avant la révolution industrielle, les voyages sont coûteux et ne concernent qu’une minorité de personnes. Les frais de transfert de Joseph de Saint-Pierre représentaient des sommes considérables. Ici, une malle-poste anglaise du début du XIXe siècle. début de l’année 1784. Le 13 février 1784, une lettre de cachet signée du roi et du maréchal de Castries ordonna de le conduire une seconde fois à Saint-Venant où il arriva le 18 mars. Un rapport d’Esmangart, intendant de Flandres et d’Artois, écrit après la visite de cet intendant à Saint-Venant le 1er septembre 1785, nous décrit sa situation et son état d’esprit : « Il se plaint beaucoup de M. Lenoir, mais on ne voit pas très bien sûr quoi ses plaintes pourraient porter il est impossible d’y rien entendre ». L’intendant ajoute que le prisonnier souhaiterait rentrer dans sa famille et qu’il se tient très tranquille. Il propose donc de le libérer si le ministre en est d’accord. Castries refuse, à la demande semble-t-il de Bernardin de Saint-Pierre. Bernardin semble convaincu que son frère « a la tête dérangée »

et il ne peut subvenir à ses besoins. L’enfermement de Dutailly permet une prise en charge de ce dernier aux frais du département des Colonies. On pourrait penser que Bernardin manque d’amour fraternel mais une lettre adressée par Esmangart à Castries nous apprend que Dutailly s’est évadé le 2 août 1785 de la ville de Saint-Venant. A l’origine de cette évasion un assouplissement du régime carcéral de ce dernier. Castries, en décembre 1784, l’avait seulement relégué dans la ville avec autorisation de vivre en ville mais avec interdiction d’en sortir et obligation de se présenter tous les 15 jours au représentant de l’intendant. En s’évadant, Dutailly laisse une lettre à l’attention de Brejeot, major de la place pour expliquer son geste. Il part pour

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La vulgate des Lumières a calomnié la justice française d’Ancien Régime. Pourtant, notre droit actuel lui doit beaucoup plus que la majorité des Français ne le pense. Ici une réunion de préparation du futur Code civil. « Clermont en Auvergne » pour « retrouver Madame de D’Hélincourt, veuve de l’ancien lieutenant du roi à Saint-Domingue » mais comme le note l’intendant « il ne lui a jamais parlé ». L’intendant ajoute : « le style de cette lettre annonce une tête dérangée, ce qui le prouve encore plus, c’est la folle passion qu’il a conçue pour une dame avec qui il n’a eu aucune espèce de relations et qui ne lui a sûrement jamais donné le moindre espoir… » Dutailly fut repris et son frère demanda qu’il soit à nouveau conduit à Saint-Venant « car il a la tête dérangée ». Castries a continué en effet à payer la pension de 800 livres. Bernardin lui-même demande en 1788 une pension qui lui est refusée mais le secrétariat aux Colonies s’engage à acheter chaque tome de son ouvrage : Son dossier contient la facture des achats des 4 volumes jusqu’en 1790. Les pièces du dossier s’interrompent avec les évènements révolutionnaires et ne per-

mettent donc pas de savoir ce que Dutailly est devenu. L’évasion de 1785 donne cependant un éclairage intéressant sur cette affaire. Lenoir en avait eu l’intuition dès 1779, Dutailly avait indiscutablement des problèmes psychiatriques, c’était au minimum un mythomane. Ce dossier, qui serait à reprendre du point de vue psychiatrique, me semble particulièrement intéressant pour l’étude du système judiciaire à la fin de l’ancien régime. Il nous donne une vision bien éloignée de l’image traditionnelle des lettres de cachet et de l’arbitraire de la justice de l’ancien régime. Patrick Villiers Patrick Villiers est professeur d’histoire moderne et contemporaine dans le département d’histoire de l’université du Littoral à Boulogne sur Mer, directeur du Centre de recherches en histoire atlantique et littorale, prix d’histoire de l’académie de Marine.

L’extermination des Juifs était-elle inévitable? Dans son livre The Origins of the Final Solution (« les Origines de la solution finale »), le professeur Christopher Browning, de l’université de Caroline du Nord, présente la thèse qui cherche à expliquer comment les Allemands ordinaires en sont venus à accepter que l’extermination des Juifs était inévitable. A l’occasion de sa publication, The Atlantic Monthly, sous la plume de la journaliste Jennie Rothenberg, a interrogé l’historien.

Le début d’un engrenage terrible. Sur cette photographie, des Juifs de Stuttgart arrivent à Riga le 4 décembre 1941. Quelques jours plus tôt, d’autres Juifs allemands avaient été horriblement massacrés par la population locale avec la bénédiction des SS locaux.

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N 1968, alors qu’il préparait un doctorat à l’université de Wisconsin, Browning proposa de centrer le sujet de sa thèse autour de l’époque nazie. Son directeur de thèse lui fit une réponse partagée : « Cela ferait une formidable thèse, mais vous savez qu’il n’y a aucun avenir à l’université pour les recherches sur l’Holocauste ». C’était donc il y a plus de trente-cinq ans. Or, moins d’une décennie plus tard, l’Holocauste était étudié dans des universités du monde entier et Browning se retrouvait au premier rang de ce nouveau domaine académique. Son travail était même si apprécié que, dans les années 1980, il fut approché par le musée de l’Holocauste en Israël, à Yad Vashem, pour lui proposer de collaborer à

un projet. Le musée avait reçu des fonds pour publier une collection en plusieurs volumes sur l’époque nazie. Chaque tome devait résumer l’expérience des Juifs dans une région différente d’Europe. Le projet en question devait également consacrer trois volumes à la mise en œuvre de la Solution finale par les nazis. Aucun des chercheurs israéliens impliqués ne voulait étudier ce dernier volet du point de vue des auteurs des actes. Donc cette tâche incomba à un groupe d’universitaires non-juifs, chacun devant s’intéresser à une courte période pour identifier les décisions-clef qui avaient conduit à l’Holocauste. Au terme de deux décennies de recherche, le volume affecté à Browning, The Origins of the Final Solution : September 1939-March

76 1942, est paru en mars 2004. Comme beaucoup d’autres auteurs avant lui, Browning a cherché à répondre à la question « Comment l’Holocauste a-t-il pu survenir? » Le livre rappelle beaucoup d’éléments tristement familiers : les trains de déportés, les fusillades de masse à l’Est, les premières expérimentations avec des gaz mortels… Mais Browning se distingue essentiellement des autres par sa démarche : il présente les événements les uns après les autres, tels qu’ils se sont enchaînés, et non à travers un prisme rétrospectif. Browning ne présente pas la Solution finale comme un grand projet, planifié avec soin par Hitler dès le début de l’ère nazie. Au lieu de cela, il considère la politique juive des Nazis comme une réalité s’étant échafaudée sur un laps de temps étendu et qui aurait commencé par un programme d’expulsion des Juifs d’Allemagne et non pas d’extermination. Trop souvent, l’observation de ces politiques et de cette période a été influencée et fréquemment déformée par la catastrophe qui a suivi. Par exemple, durant des années, les historiens n’ont pas pris au sérieux la politique d’expulsion des Juifs élaborée par les Nazis. Encore au printemps 1940, les responsables nazis écartaient l’idée de meurtre de masse en faveur d’une ré-installation des Juifs dans une colonie d’Afrique. « Ce processus [d’expulsion] est encore la solution la plus douce et la meilleure, écrivait Heinrich Himmler, le chef suprême de la Gestapo en mai de cette année-là, dès lors que l’on considère que la méthode bolchevique de l’extermination de masse est intrinsèquement nongermanique et impossible ». On peut considérer que le projet Madagascar fut abandonné fin 1940 quand l’Allemagne perdit la bataille d’Angleterre. Browning présente les « camions exterminateurs [par les gaz d’échappement] », introduit en 1939 pour tuer les handicapés mentaux, comme le premier pas vers les camps d’extermination nazis. En se fondant sur l’eu-

Revue de presse génisme, un développement des théories darwinistes du XIXe siècle, les Nazis élaborèrent un programme utilisant l’euthanasie comme moyen d’éliminer les personnes déficientes. Mais dans les années suivantes, le gaz allait être utilisé dans les camps de concentration d’abord pour des exécutions ciblées, puis des massacres de masse. Le début du massacre Selon Browning, l’été 1941 amena un « bond phénoménal » vers l’Holocauste. Avant cette date, les Juifs avaient été marginalisés socialement, ghettoïsés, rassemblés dans des mêmes lieux et séparés d’autres groupes importants considérés comme suspects ou inférieurs (tels que les communistes ou les malades mentaux) en vue d’éventuelles exécutions massives. Mais ce ne fut pas avant l’Opération Barbarossa (l’invasion de l’Union soviétique par l’Allemagne) que les agents nazis commencèrent à tuer de grandes quantités de Juifs, hommes, femmes et enfants. A partir de là, écrit Browning, « le processus ne pouvait plus être arrêté ». Il impliquait l’élimination physique de tous les Juifs, sans considération de sexe, d’âge, de profession ou de comportement, et il conduisit directement à l’extermination de communautés entières et à la « dé-judaïsation » d’immenses régions. La question n’était plus : « pourquoi devrait-on tuer les Juifs ? », mais « pourquoi ne devraiton pas le faire ? » En amenant le lecteur, des premières déportations de Juifs, au lancement du plan d’extermination en 1942, le livre de Browning ne recherche pas une grande théorie unique derrière la Solution finale. Au lieu de cela, l’auteur se concentre sur toute la série de circonstances et de décisions qui ont amené les Allemands, pas à pas, à cette extrémité. En conséquence, on découvre une vision du mal qui n’a rien d’irréelle, mais qui est désespérément humaine.

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La plus grande partie des messages administratifs et militaires allemands envoyés par radio au cours de la Seconde Guerre mondiale a été interceptée par les services d’écoutes britanniques. Il est possible ainsi de suivre, au jour le jour, le fonctionnement de l’immense appareil répressif hitlérien. Sur ce rapport d’écoutes daté du 20 novembre 1941, on apprend que des trains entiers de Juifs allemands sont envoyés vers l’Est. Cette approche novatrice de la Solution Finale, étape par étape, méritait quelques éclaircissements que Jennie Rothenberg est donc allée chercher à la source auprès de l’auteur. En premier lieu, elle lui a demandé pourquoi il considérait la déportation des Juifs comme une phase en soi et non, à l’instar de la plupart des autres auteurs, comme une étape vers l’extermination. « Quand on observe l’Histoire, lui a-t-il répondu, la solution de facilité est de la considérer d’un point de vue rétrospectif, avec tout ce que l’on sait aujourd’hui. Ainsi, on remonte en arrière en s’intéressant à tout ce qui a amené les événements concernés, mais en laissant de côté les circonstances. Nous sommes très conscients aujourd’hui de ne pouvoir voir l’avenir. En revanche, nous repartons aisément en arrière en pensant que nous pouvons imposer une interprétation déterministe du passé au regard

ce que nous savons maintenant. Mais en faisant cela, nous oublions que les acteurs – tant les futurs bourreaux que les victimes – de cette époque, disons de 1939 à 1941, ignoraient ce qui allait se passer. Et nous ne pouvons donc comprendre les décisions qu’ils ont prises sans comprendre leur perception du monde dans lequel ils vivaient et les choix auxquels ils eurent à faire face. Nous savons, par exemple, que les leaders juifs prirent certaines décisions parce qu’ils ne pouvaient concevoir l’extermination de masse qui les attendait. » Browning rappela l’objet du livre : identifier et dater les moments décisifs, où des hommes se sont retrouvés à la croisée de chemins et ont pris une voie plutôt qu’une autre. « Il ne faut pas seulement savoir ce qui est arrivé, mais il est essentiel de comprendre comment c’est arrivé. »

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13.30 SS O. Gr F. Heydrich, Prague […] Trains de Juifs de Berlin. Pas de liquidation. […]

Sur cette page de l’agenda de Himmler, on retrouve l’indication d’une conversation avec Heydrich le 30 novembre 1941 à 13 h 30 où il est question d’arrêter le massacre des Juifs allemands déportés par trains entiers à l’Est. Parmi les facteurs historiques ayant conduit à l’Holocauste, Browning évoquait au début de son ouvrage une « approche déformée et incomplète des Lumières en Allemagne ». La journaliste ne manqua pas de lui demander quelques explications. « En Allemagne, après la conquête napoléonienne, lui

répondit Browning, les valeurs des Lumières se répandirent de manière inégale. Ce que j’appelle le côté humaniste et individualiste des Lumières a généralement été associé aux Français généralement, mais pour se différencier de Napoléon, les Allemands ont embrassé le côté scientifique et rationaliste des Lumières. Ainsi,

Revue de presse dans une sorte d’approche schizophrénique, l’Allemagne a absorbé les aspects des Lumières qui leur donnaient le pouvoir de chasser les Français dehors, mais rejetaient ceux qu’ils considéraient comme contraires aux valeurs germaniques : les droits individuels, la tradition politique plus libérale et démocratique. Et simultanément, ils plongeaient dans une organisation de la société rationnelle et bureaucratique. C’est ce que j’entends en parlant d’approche asymétrique des Lumières, au moins dans une partie de la culture allemande. » La déportation des Allemands de l’Est Lorsque les Nazis commencèrent à déporter les Juifs des villages d’Europe de l’Est, ils entreprirent également de les repeupler avec des Allemands de souche, dont les familles avaient vécu depuis des générations à l’Est et qui vivaient encore dans des communautés germanophones. Jennie Rothenberg demanda alors à Christopher Browning comment ces deux initiatives se connectèrent. L’universitaire rappela que les Nazis avaient une vision de leur futur empire à l’Est qui différait de la plupart

79 des empires d’outre-mer que les autres nations européennes avaient construits. Il ne devait pas s’agir d’un empire dans lequel une poignée d’Allemands de souche aurait dirigé une population indigène étrangère, comme, par exemple, l’administration britannique en Inde. Alors, conformément aux concepts raciaux très basiques des nazis, en dehors des pays appartenant déjà à l’Allemagne – c’està-dire faisant partie du Lebensraum allemand, peuplé entièrement d’individus de sang allemand –, il ne devait s’agir que d’une annexion des territoires de Pologne occidentale. Pour cela, il fallait expulser tous les Polonais, les Juifs, les Bohémiens – toute la population « indésirable ». Et corrélativement, il fallait que les Allemands repeuplent la région. Et pour trouver du sang allemand afin de mener à bien ce projet, il fallait ramener – ils utilisaient le terme « rapatriement » – les Allemands de souche vivant encore dans des secteurs concédés à Staline en vertu du Pacte de non-agression : les Allemands des Pays Baltes et d’Ukraine. Alors ces populations furent récupérées, placées d’abord dans des camps de réfugiés, puis installées dans des fermes polonaises évacuées.

Le responsable SS des massacres des Juifs allemands à Riga est convoqué par Himmler à la suite, probablement, d’une critique de Hitler sur ces exécutions lors de la rencontre entre les deux hommes le 30 novembre 1941 (voir à la page précédente). Le massacre de Juifs vont s’arrêter quelque temps avant de reprendre de plus belle.

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« A cet égard, il faut noter ici quelque chose de très intéressant, souligna Browning. Un des crimes contre l’Allemagne auquel on n’a pas accordé assez d’attention, c’est le terrible nettoyage ethnique des Allemands d’Europe de l’Est à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants sont morts dans les Sudètes, en Pologne et ailleurs. On n’a pas prêté assez d’attention à cet aspect des souffrances allemandes. Mais ce que, à mon sens, on néglige surtout dans ce vaste processus, c’est qu’en réalité, la première destruction des communautés germanophones de l’Est n’est pas imputable à l’Armée rouge victorieuse, aux Tchèques ou aux Polonais, mais à Himmler. C’est lui qui déracina les Allemands de souche des Pays Baltes et d’Ukraine. » « Ce qui est très clair, ajoutait Browning, c’est que dans l’idéologie nazie, l’individu n’avait pas le choix de l’endroit où il voulait vivre. Il appartenait à une communauté de sang, à la race allemande. Hitler et Himmler pouvaient disposer d’eux à leur convenance.

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Ils les prenaient, les déplaçaient et les ré-installaient où il seyait au régime nazi. » Faire travailler les Juifs? La journaliste aborda ensuite la question des ghettos juifs établis par les nazis en Pologne. Selon Browning, s’étonnait-elle, les Nazis voulaient que les Juifs y restent en bonne santé pour fournir des ouvriers productifs. Elle demanda donc au chercheur sur quelles preuves il s’appuyait. « Les preuves se trouvent dans les documents, rétorqua Browning. Comme je l’explique dans le livre, il y avait deux groupes que j’appelle les attritionnistes et les productivistes. Certains souhaitaient certainement voir disparaître la population juive en les affamant délibérément. Mais un plus grand nombre de nazis gérant les ghettos voulait incontestablement maximiser la productivité de ceuxci au profit de l’économie de guerre allemande. A n’en pas douter, une grande part de ce phénomène était motivée par une volonté de

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Au front de l’Est, dans les arrières de l’armée allemande, la guerre de guérilla a conduit à un paroxysme de violence et à une orgie de meurtres où les populations civiles et les Juifs ont payé un prix élevé. Ici un peloton allemand procède à une exécution collective. profit personnel. La présence allemande à l’Est était extrêmement corrompue et ces hommes ont vu dans les ghettos une opportunité d’enrichissement personnel. Simultanément, ils ont perçu le problème posé par les maladies contagieuses et des épidémies. Le typhus ne pouvait être circonscrit dans les limites du ghetto. Donc ce n’était pas l’intérêt des organisateurs de ghetto d’avoir une population juive malade et affamée. Et si cela finit par survenir, c’est simplement que les Juifs venaient en dernier, après que l’on a pu subvenir aux besoins des communautés environnantes. Or il arriva un moment où il n’y eut plus assez d’approvisionnement pour tout le monde. » Une autre question soulevée par le chercheur dans son livre avait troublé la journaliste. A propos de l’eugénisme – la doctrine qui permettait aux nazis d’éliminer les malades

mentaux –, Browning mentionnait brièvement qu’à la même époque une politique semblable était mise en œuvre dans certains États américains. Jennie Rothenberg voulut savoir si, selon l’historien, les Etats-Unis auraient pu réellement suivre la même voie eugénique si les Nazis n’avaient pas poussé l’idée à de semblables extrémités. « Aux États-Unis, considéra Browning, le mouvement eugénique ne visait pas le meurtre – l’« euthanasie » pour utiliser la terminologie nazie – mais la stérilisation. Et il n’a jamais eu de dimension raciale comme en Allemagne. Il y eut cependant bien des initiatives pour stériliser les personnes à faible revenu ayant déjà de grandes familles. Et au bout du compte, cela toucha davantage les Noirs que les Blancs. Naturellement, tout ce mouvement – que ce soit aux États-Unis ou dans le reste du monde – fut discrédité, dès lors

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que l’eugénisme fut théorie du complot perassocié avec la politique mettait de réconcilier nazie. » deux éléments qui Autre point trouseraient, sans cela, blant qui méritait un incompatibles. Les éclaircissement : quand Nazis développaient un les Nazis décidèrent antisémitisme que je d’envahir l’Union qualifie de « chimésoviétique, ils associèrique », mais il était rent les Juifs à la menaacceptable par beauce bolchevique en coup parce qu’il toudépeignant les premiers chait à des stéréotypes comme une race orienenracinés dans l’esprit tale étrangère et le d’un très grand nombre communisme comme d’individus dans toute une sinistre idéologie l’Europe. Pour Hitler asiatique. Or simultalui-même, tout s’articunément, les Hitlériens lait logiquement au sein présentaient les Juifs de cette grande conspicomme des capitalistes ration mondiale fantasavides d’argent. Commatique. » ment les Nazis pouJennie Rothenberg vaient-ils soutenir une évoquait ensuite des telle argumentation, lettres de responsables En septembre 1944, le service d’écoutes sans voir de contradicallemands citées par du Reich, le Forschungsamt, captait tion ? Browning dans son un programme de la radio soviétique Christopher Brow- où il est question d’un « camp de la mort » ouvrage. Ils écrivaient à ning reconnut que les leurs épouses que, s’ils découvert près de Lublin. Interrogé deux accusations hitlén’étaient pas tués les par ses services locaux de la propagande riennes – le vieux sté- à Cracovie, le ministère de Goebbels donna premiers, les bolcheréotype médiéval du viques allaient assassipour consigne de ne pas répondre à cette Juif parasite, capitaliste ner les femmes et les attaque (voir à la page suivante). et avide d’argent, et la enfants allemands. La nouvelle vision des Juifs révolutionnaires, boljournaliste demanda au chercheur s’il pencheviques et subversifs – étaient assez contrasait que ces Allemands croyaient vraiment à ce dictoires : « Les Juifs ne peuvent être à la fois qu’ils écrivaient. capitalistes et communistes. Mais pour « La plupart des génocides sont perçus résoudre la quadrature du cercle, il suffit de par leurs auteurs comme des actes d’autodéfaire appel à la vieille théorie du complot. Et fense, répondit Browning. Le meurtre de c’est ce que les Nazis ont fait : derrière ces deux masse est justifié comme une mesure prévendifférentes attaques contre l’Allemagne – par tive. Je pense que c’est juste une partie de la les Juifs capitalistes, d’une part, et par les Juifs mentalité qui rend le génocide possible. communistes, de l’autre, il n’y aurait eu D’abord vous divisez les gens entre « eux » et qu’une unique conspiration juive visant à « nous ». Puis vous présenter les autres – écraser l’Allemagne par tous les moyens. La « eux » – comme une terrible menace. Ensui-

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Face aux accusations soviétiques interceptées par les services des écoutes, Goebbels préfère le silence. Sur ce télex, son ministère donne l’ordre à ses représentans de pas répondre. te, vous justifiez les choses effroyables que vous leur faites en considérant qu’il s’agit d’autodéfense. » Une césure dans l’Holocauste Dans son livre, Christopher Browning parle du 15 août 1941, comme d’une « césure dans l’Histoire de l’Holocauste ». Selon lui, explique-t-il à la journaliste qui l’interrogeait sur ce point, « le passage d’une sorte de vision vague et non-formulée d’un éventuel homicide futur à la Solution finale – c’est-à-dire la destruction systématique et totale des Juifs d’Europe – s’est fait en deux étapes. D’abord, cela a concerné la seule Union soviétique, puis le reste de l’Europe. Il est possible que les Nazis soient rentrés en Union soviétique en juinjuillet 1941 en pensant que, d’une certaine manière, ils ne laisseraient aucun Juif sur place, sans qu’ils se soient vraiment interrogés sur les moyens – privation de nourriture, exécution, expulsion – et l’agenda. Mais dès la miaoût, des preuves existent pour montrer qu’ils pensaient désormais que tous les Juifs devaient être tués très rapidement. » « Si je parle du 15 août, c’est que nous disposons du rapport d’un des escadrons de la mort, le Einsatz Commando III de Lithuanie, qui détaille jour par jour le nombre des victimes en les répartissant par catégories, les

communistes d’un côté et les Juifs de l’autre. Pour les Juifs, ils les divisent encore selon l’âge et le sexe. Nous savons quand ils tuaient des hommes, des femmes et des enfants, et dans quelles proportions. Ce qui apparaît clairement, c’est que jusqu’à la miaoût, ils suivaient un schéma précis : ils exécutaient des Juifs mâles qui, soit étaient des chefs, soit étaient associés au danger militaire communiste. Puis, le 15 août 1941, les proportions changèrent radicalement. Les principales victimes juives devinrent des femmes et des enfants. C’était un très net changement d’optique. Dès lors qu’ils assassinaient prioritairement des femmes et des enfants juifs et non plus des ennemis mâles potentiels, c’est qu’ils répondaient à un programme d’élimination totale de la race juive. » Browning précisa quand même que la transition avait dû intervenir en différents endroits sur une longue période. Mais que, au moins pour le Einsatz Commando III, on pouvait clairement identifier cette date du 15 août 1941. Jennie Rothenberg signala ensuite qu’une déclaration d’un fonctionnaire nazi en poste à Minsk avait particulièrement retenu son attention dans le livre. Cet officiel évoquait l’expulsion des Juifs du Reich, chassés de villes comme Hambourg ou Berlin. En contraste avec les Juifs d’Europe de l’Est, le fonctionnaire

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Une classe d’enfants juifs à Theresienstadt. Selon les experts du musée de Yad Vashem à Jérusalem il s’agirait d’une mise en scène à l’attention d’une visite de délégués de la Croix rouge.

disait que ceux du Reich étaient des « êtres humains venant de notre sphère culturelle » et l’idée qu’ils puissent être exterminés le troublait. La journaliste demanda alors à l’historien si, selon lui, beaucoup d’officiels nazis avaient eu du mal à digérer le meurtre des Juifs du Reich. « Les Nazis ont dû penser que, sous couvert de cette croisade anti-communiste en Russie, ils pourraient tuer les Juifs soviétiques sans grand problème chez eux, en Allemagne, commenta Browning. Mais quand ils en vinrent à assassiner des Juifs allemands, ils se virent obligés à faire preuve de davantage de prudence. Je pense même qu’ils ont dû avoir peur de se voir confrontés à des problèmes de relations publiques si la rumeur des massacres de Juifs allemands commençait à se répandre. La lettre du fonctionnaire de Minsk en est une preuve, mais il existe bien d’autres exemples. « Quand les premiers convois de Juifs furent assassinés à Kovno et Riga, les rumeurs parvinrent jusqu’en Allemagne et des per-

sonnes furent bouleversées. Himmler fut certainement conscient que l’assassinat des Juifs allemands ne pouvait pas laisser aussi indifférent ou être accepté comme l’était celui des Juifs russes. Donc, après le massacre des six premiers trains de Juifs allemands fin novembre et début décembre, ce programme fut suspendu pendant quelque temps. Les Juifs expulsés au printemps 1942 furent d’abord envoyés dans les ghettos de Pologne – en un sens, ils furent momentanément « gelés » – avant d’être expédiés vers les camps de la mort ultérieurement. De la même façon, les Juifs, surtout les plus âgés, furent d’abord dirigés sur Theresienstadt avant d’être transférés à Auschwitz. » Quel fut le rôle de Hitler? Dans la conclusion de son ouvrage, Christopher Browning revient particulièrement sur le rôle d’Hitler dans la Solution finale. Il met l’accent sur le fait que l’enthousiasme du Führer

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a rallié toutes sortes de personne – les eugénistes qui voulaient atteindre la pureté raciale, les techniciens qui voulaient montrer leur talent, les carriéristes politiques qui voulaient simplement être au sommet. Mais l’auteur montre surtout que bon nombre des idées et des plans spécifiques ne venaient pas d’Hitler lui-même mais de ses subordonnés qui s’inspiraient des vagues déclarations de leur Führer. Dans ces conditions, lui demanda Jennie Rothenberg, les responsables nazis de second plan, comme Himmler, peuvent-ils être tenus pour aussi responsables que Hitler de l’Holocauste ? Comme l’indiqua Browning, il est clair que l’on attendait pas qu’Hitler intervienne jusque dans les moindres détails ici : « Il exhortait ses fidèles et prononçait des discours prophétiques ». Dans le système hitlérien, tout nazi loyal avait le devoir impératif de « travailler pour leur Führer », de toujours anticiper ses désirs et de le soutenir, en un sens de dédier votre vie à lui. « Quand il faisait une prophétie, ajoutait l’historien, vous n’aviez qu’une obligation : faire en sorte que cette prophétie devienne réalité. Ainsi, quand il formulait une idée ou un objectif en termes vagues, votre mission était de les rendre réels. »

Cette approche des choses donna naissance à toutes d’initiatives et de plans qui étaient présentés à Hitler. « Parfois celui-ci disait : « Non, vous ne m’avez pas interprété correctement. » Parfois, il mettait son veto. D’autres fois, il laissait une porte ouverte : « pas encore ». Mais en d’autres occasions, il donnait son feu vert. A cet égard, la personne qui interprétait le mieux Hitler était Himmler. Généralement, il anticipait tout ce qu’Hitler voulait et comprenait ce qu’il signifiait. Dès lors il se rendit indispensable à Hitler par cette capacité à transformer les prophéties en réalité et c’est ainsi que la SS dont il était le chef accrut rapidement son pouvoir au cours de cette période. » « Pour un historien, cette façon de prendre des décisions est effroyablement imprécise. Il est impossible de trouver un document ou une réunion spécifique qui vous permette de dire : « Voilà, c’est là que tout a commencé » ou « Voilà, c’est ici que quelque chose a été décidé ». D’abord, il y a une première étape où Hitler donne de vagues indications ou signaux. Puis d’autres interprètent ces signes. Ils reviennent vers Hitler et lui disent qu’ils l’ont bien compris. Ils repartent et font des plans. Et alors ils les ramènent au Führer.

A l’appui de la thèse du professeur Browning, un autre exemple d’incohérence dans la politique allemande. Au printemps 1942, après la conférence de Wannsee, le ministre de la Justice Lammers informe ses services que « le Führer a déclaré de manière répétée… qu’il souhaite reporter la solution finale de la question juive à l’après-guerre ».

86 Ainsi, le processus de prise de décision peut courir sur des mois. » Dans ce contexte, une question logique – a contrario – se posait : Pouvait-on imaginer que le Führer ait pu faire, à l’occasion, une de ses déclarations vagues, sans que personne ne se soit levé pour la rendre réelle, la mettre en oeuvre ? C’est la question que posa la journaliste à l’historien. « Parmi les nombreuses personnes « travaillant pour leur Führer », certaines étaient des idéologues engagés, des antisémites farouches. Certaines d’entre elles pressaient Hitler bien avant qu’il soit prêt à prendre certaines décisions. Il ne se contentait pas de donner des feux verts, mais parfois il devait sortir le rouge en disant « Non, c’est prématuré », rappela Browning. Tel que le système fonctionnait, même si Himmler ou Heydrich n’avaient pas fait différentes propositions, il est quasi inévitable que quelqu’un d’autre l’aurait fait. Himmler et Heydrich se sont distingués en étant les premiers en cette matière,

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Christopher Browning était l’un des témoins experts appelés par Deborah Lipstadt dans le procès en diffamation qu’avait entrepris contre elle David Irving.

mais ils n’étaient certainement pas les seuls. Il y avait suffisamment de monde pour se disputer les faveurs du Führer, pour que d’autres aient rempli le vide, si ces deux-là n’avaient pas été là. » Dans son ouvrage, l’historien souligne également que les feux verts donnés par Hitler coïncidaient souvent avec de grandes victoires nazies. Plus les campagnes d’Hitler étaient couronnées de succès, pourraiton penser, plus il osait mettre ses plans à exécution ? « Je pense effectivement qu’il y a une étroite corrélation entre l’euphorie de la victoire qu’éprouva Hitler – en septembre 39, mai et juin 40, juillet 41 et fin septembre-début octobre 41 – et ce que je considère comme les quatre pivots de la radicalisation de la politique juive nazie, confirma Browning à Jennie Rothenberg. Selon moi, l’un des facteurs ayant le plus influencé Hitler – l’une des raisons, en somme, l’ayant le plus incité à donner des feux verts –, c’était l’idée qu’il avait maintenant l’Europe à ses pieds et que tous les obstacles

Revue de presse étaient tombés. Cette idée lui donna un élan formidable. Il sentit que plus rien ne pouvait l’arrêter, qu’il pouvait donner une impulsion décisive afin de transformer ses rêves en réalité. Donc, les victoires nazies furent effectivement des facteurs accélérateurs, des facteurs qui favorisèrent l’intensification de la persécution raciale. » Un ouvrage novateur The Origins of the Final Solution étudie dans les moindres détails la mise en œuvre de la Solution Finale. L’ouvrage de Browning s’intéresse à tous les paramètres, des plannings des trains aux différentes sortes de gaz testés par les techniciens nazis. Comment peut-on évaluer le mal à l’œuvre, quand on décortique autant les détails au lieu de ne prendre en compte que le tableau général ? Se demanda enfin la journaliste. « Il est toujours facile d’identifier l’Holocauste à Hitler, lui répondit le chercheur, ce qui n’est au demeurant sans doute pas faux. Comme je l’avance dans mon livre, il fut certainement le principal décideur et instigateur de tout ça. Mais si nous voulons réellement une image complète de la mise en œuvre de ce processus, si nous voulons comprendre comment tout cela a pu arriver, il nous faut inévitablement prendre en compte la réalité complexe, stratifiée, dans laquelle toutes sortes de gens sont intervenues de manière plus ou moins conséquente. Il est important de repérer que les impulsions ayant conduit à la Solution Finale ne sont pas toutes venues du sommet, de Hitler, mais aussi d’individus situés plus bas dans la hiérarchie. » En fin d’entretien, Christopher Browning put conclure que l’Holocauste possédait des caractéristiques tout à fait uniques au regard des autres génocides. « Mais être unique sous certains aspects ne veut pas dire unique sous tous les aspects, précisa l’auteur. Les différents acteurs qui furent impliqués dans la

87 Solution finale et les processus de prise de décision n’ont rien d’unique. En réalité, je pense même que nombre des éléments à l’œuvre ici furent une mise en commun de facteurs et de gens ordinaires. Je crois qu’il est très important de reconnaître cela si nous ne voulons pas mettre à part l’Holocauste comme une sorte d’événement mystique et supra-historique que nous ne pourrions pénétrer et que nous ne pourrions même pas essayer de comprendre. » Christopher Browning est titulaire de la chaire d’histoire Frank Porter Graham de l’université de Caroline du Nord.

Pour en savoir plus The Origins of the Final Solution The Evolution of Nazi Jewish Policy, September 1939 – March 1942, Christopher R. Browning avec la collaboration de Jürgen Matthäus, édition reliée 616 p., University of Nebraska Press, 39,95 USD, ISBN 0-8032-1327-1.

Les gladiateurs romains étaient gras et végétariens Contrairement à l’image véhiculée par le cinéma hollywoodien, les gladiateurs romains étaient gras et végétariens, affirment des anthropologues autrichiens qui ont analysé des squelettes de mirmillons et autres rétiaires sur le site antique d’Ephèse. «Des analyses effectuées sur des fragments osseux prélevés sur les squelettes de 70 gladiateurs enterrés à Ephèse tendent à prouver qu’ils se nourrissaient principalement d’orge, de haricots et de fruits secs», affirme Karl Grossschmidt, médecin-légiste qui a participé aux recherches menées par l’Institut autrichien d’archéologie. «Ce régime, dont il est parfois question dans la tradition orale, est certes triste mais il permettait aux

gladiateurs d’être forts même s’il les rendait gras», ajoute ce membre de l’Institut d’histologie et d’embryologie à la faculté de médecine de Vienne. Pour parvenir à ces conclusions, les paléo-anthropologues autrichiens ont utilisé une méthode dite de «microanalyse des éléments» qui permet de déterminer ce qu’un être humain a mangé durant sa vie. A l’aide d’une sonde nucléaire, ils ont établi les concentrations en

Les gladiateurs ont nourri l’imaginaire des peintres pompiers du XIXe siècle.

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éléments chimiques à l’intérieur des un filet, un trident et un poignard, cellules des fragments osseux prélevés ou encore le thrace, armé d’une épée sur les squelettes d’Ephèse. Ils ont pu recourbée, et le samnite, équipé en déduire quelles d’un casque à visière proportions de d’un bouclier long poisson, de viande, et d’une manica de céréales et de protégeant le bras fruits entraient dans portant l’épée. le régime Il s’agissait, pour alimentaire des la plupart, dieux de l’arène. d’esclaves Un régime qui choisissaient composé de viande de devenir des et de légumes laisse combattants des traces de l’arène pour équilibrées de zinc tenter de sortir et de strontium alors de leur condition qu’un régime (la victoire pouvait végétarien laisse des leur permettre d’être Mosaïque romaine. traces à haute teneur affranchis) mais en strontium et à faible teneur en zinc, il y avait aussi des hommes libres explique M. Grossschmidt. qui s’engageaient pour des raisons «La densité osseuse (des squelettes économiques. examinés) était plus grande que la Si elles sont confirmées par des moyenne, comme c’est le cas chez les analyses encore en cours, les premières athlètes modernes», indique Fabian conclusions des chercheurs autrichiens Kanz, de l’Institut de chimie analytique battraient en brèche l’image imposée de l’université de Vienne. par Hollywood, dans des films comme «La densité osseuse est Spartacus et Gladiator, d’athlètes particulièrement remarquable aux carnivores à la musculature noueuse. pieds, ce qui tend à prouver que les «Il semble que les gladiateurs gladiateurs combattaient pieds nus dans tendaient à prendre du poids avant le sable glissant de l’arène», ajoute-t-il. les combats», estime encore M. Kanz. Pour lui, «les gladiateurs, qui «Mais rien n’interdit de penser s’affrontaient presque sans armure, qu’ils travaillaient dur pour le reperdre pourraient avoir voulu développer leur une fois sortis des arènes», ajoute-t-il graisse pour protéger leurs organes en souriant. vitaux des coups tranchants portés par Situé à 20 km de la ville de Kusadasi, leurs adversaires». le site archéologique d’Éphèse est Dans la Rome antique, l’un des plus important de Turquie. l’affrontement classique de gladiateurs La ville fut fondée par les Grecs mais réunissait en une opposition de styles ce furent les Romains qui en firent le lourd mirmillon, armé du glaive l’une des villes les plus prospères de et protégé par un casque à l’effigie l’empire et la capitale de leur province de poisson et un bouclier rond, au léger d’Asie. Des archéologues autrichiens rétiaire, dont les seules armes étaient fouillent à Ephèse depuis 1898.

Un village japonais à l’heure impériale allemande A la fin de la Première Guerre mondiale, un millier de soldats allemands ont passé trois ans dans un camp de prisonniers au fin fond du Japon. Une drôle de prison où ils menèrent une vie presque idyllique, rythmée par le football, la musique et les pique-niques. Lorsqu’en 1920, ces hôtes forcés sont rentrés en Allemagne, où leur histoire est peu connue, ils ont laissé derrière eux cinq ponts de pierre, la IXe symphonie de Beethoven et de bons souvenirs à Naruto (ouest du Japon). «Mon père m’a raconté qu’au début, les villageois étaient effarés de voir des types aussi grands, au long nez et aux yeux bleus», se souvient Keisuke Hayashi, 70 ans, professeur à la retraite. Son père, Yutaka, travaillait à la poste du camp de Bando, construit en 1917 à Naruto. «Les gens pensaient que ces soldats étaient des extraterrestres», explique-til. «Mais ils ont vite compris qu’ils n’étaient pas le genre à mettre la pagaille. Ils les ont aidés et ont vécu en bonne entente avec Doitsu-san (monsieur l’Allemand)». Les 1028 Allemands étaient libres de sortir du camp. Ils avaient le droit de jouer au football, d’aller pique-niquer et donner des concerts à l’extérieur. Derrière la clôture, c’était l’Allemagne: on s’y régalait de saucisses et de choucroute, de pain et de bière, on y discutait philosophie et littérature, il y avait une brasserie et on organisait des fêtes à Noël. Pour s’amuser, les soldats allemands construisirent un bowling. Ils jouaient

au billard, montaient des pièces de théâtre, cuisinaient... Ils pouvaient aller se prélasser dans un onsen, source d’eau chaude naturelle où se baignent les Japonais. Leurs gardiens les autorisaient à faire du business grâce à l’argent prêté par les villageois. Les prisonniers reprirent naturellement leurs métiers d’avantguerre: ébénistes, cordonniers, photographes, barbiers, imprimeurs, charpentiers, pharmaciens ou luthiers. Un seul détenu, qui avait le mal du pays, chercha à s’évader. Certes, la plupart des 4630 prisonniers de guerre allemands de 1914-18 au Japon n’ont pas eu cette chance. Entassés dans une dizaine de camps, ils étaient souvent victimes de mauvais traitements, selon Ichiro Tamura qui s’occupe du musée allemand de Naruto. Ces soldats allemands avaient été capturés en Chine. Dès 1914, le Japon entra en guerre aux côtés des Alliés, conséquence du traité de sécurité anglo-nippon de 1902, et ses forces s’emparèrent du port chinois de Tsingtao, alors colonie allemande. Les Allemands du camp de Bando, eux, durent leur salut à un officier japonais éclairé, le colonel Toyohisa Matsue, chef de la prison de Naruto.

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Les Allemands prisonniers à Naruto auraient bien du mal à reconnaître la tranquille bourgade où ils ont vécu quatre longues et paisibles années. «Matsue avait l’habitude de dire que soldats japonais et allemands se battaient au nom de leur pays, pas les uns contre les autres», raconte Masashi Nakano, directeur adjoint du musée où sont exposées les lettres des prisonniers, des photos et des numéros du journal qu’ils avaient créé. «Matsue respectait ses ennemis. Il a ordonné à ses hommes de leur accorder toute l’hospitalité possible même si le gouvernement central lui a reproché son excessive indulgence», souligne Masashi Nakano. Il n’est donc pas étonnant que des liens d’amitié se soient forgés entre les soldats allemands et leurs hôtes nippons, qui perdurent jusqu’à ce jour. Les premiers apprirent aux seconds l’élevage laitier, à cuire du pain et bâtir

des maisons en dur. Mais le plus bel héritage, c’est la musique. Le 1er juin 1918, 125 prisonniers allemands, qui avaient formé un orchestre, jouèrent pour la première fois la IXe symphonie de Beethoven. En souvenir, les habitants de Naruto ont fondé en 1973 une «Société musicale pour interpréter la Neuvième», qui l’a déjà jouée à 24 reprises, dont deux fois en Allemagne devant les descendants des prisonniers. «J’ai été surpris de savoir qu’une telle prison existait au Japon», témoigne Roland Schulz, un jeune Allemand qui traduit les documents du musée de Naruto. «Je voudrais faire passer le message que les racines des relations entre le Japon et l’Allemagne sont ici».

L’acte fondateur du parti nazi réapparaît aux Etats-Unis L’original manuscrit de l’acte fondateur du Parti nationalsocialiste ouvrier allemand (NSDAP) signé de la main du dictateur Adolf Hitler, dont n’étaient connues jusqu’à présent que des copies, a été retrouvé aux Etats-Unis. Connu des historiens, cet écrit était retrouvés aux Etats-Unis n’étaient pas tombé entre les mains d’un soldat connus, à l’image de quelques discours américain, selon l’AFP prononcés par des « dans des dirigeants circonstances du NSDAP lors mystérieuses ». de leur premier Cet euphémisme cache congrès début pudiquement le fait juillet 1926 que les Américains à Weimar. ont mis durant Dans l’un plusieurs mois d’eux, le chef l’Allemagne au pillage. de la propagande C’est la fille Joseph Goebbels, du soldat qui a mis affirme que la main sur la terreur «ne peut le document fondateur être combattue du NSDAP, noyé par un débat au milieu d’une pile dépassionné mais de papiers dans par la contrele grenier de son père, terreur». Dans un décédé. Le magazine autre texte, Alfred Die Gazette en a publié Quart d’un prisonnier allemand volé Rosenberg, par un garde américain. des extraits. l’un des leaders «Cela ne va de l’idéologie certainement pas réécrire l’histoire», nazie, célèbre «les paroles observe Volker Dahm, expert d’un Führer béni par Dieu». à l’Institut d’histoire contemporaine L’acte constitutif, daté d’août 1925, de Munich, soulignant qu’il existe déjà est une feuille recto portant la signature des copies de cet acte et qui a de Hitler et celle de trois autres authentifié le document. «Mais cela fondateurs du NSDAP. donne un aperçu du parti dans ses Le manuscrit original de l’acte premières années», relève l’historien. fondateur du NSDAP semble provenir Et d’affirmer que certains détails des archives du parti nazi et être contenus dans d’autres documents authentique, affirme l’expert après

Réacteur allemand ramené aux Etats-Unis par l’armée américaine. avoir examiné une copie du document, en particulier les signatures, l’écriture et des détails historiques, en les comparant avec ce qui existe déjà. «Les signatures étaient relativement faciles à identifier», a-t-il confié. «Nous pensons que ces documents sont des originaux», a-t-il assuré. Le NSDAP n’a pas vu le jour pour la première fois en 1925 mais en 1920. Il avait été interdit après le putsch manqué de 1923 qui avait valu à Hitler une peine de prison d’un peu moins d’un an. Après sa libération en décembre 1924, Hitler s’est attaché à recréer le parti. Et en août 1925, lui et trois autres dirigeants ont approuvé formellement les statuts et élu «Adolf Hitler, profession: écrivain», comme son premier président. Aux yeux de l’historien Volker Dahm, l’acte fondateur et quelques autres documents retrouvés aux EtatsUnis, qui vont jusqu’à 1928, sont une sorte de carnet de bord de la branche munichoise du NSDAP. Les documents retrouvés aux Etats-

Unis contiennent aussi une traduction en anglais de l’acte constitutif du parti nazi, écrite probablement par des Américains, ce qui, d’après Volker Dahm, montrerait que ce document est passé à la fin du conflit mondial dans les mains d’un service officiel américain des forces d’occupation américaines en Allemagne. Volker Dahm espère que ces documents, qui appartiennent selon lui à l’Etat régional de Bavière, dont Munich est la capitale, et qui gère les biens d’Adolf Hitler, seront restitués à l’Allemagne. Car dans les archives, conclut l’expert, «c’est toujours mieux d’avoir l’original que la copie». Goebbels s’est suicidé à la fin de la Seconde Guerre mondiale à Berlin, dans le même bunker que celui où Hitler s’était donné la mort un jour plus tôt, tandis que Rosenberg a été condamné à mort pour crimes contre l’Humanité par le Tribunal militaire interallié de Nuremberg en 1945 et pendu un an plus tard.

Un mammouth en chair et os découvert en Sibérie Une carcasse de mammouth vieille de plus de 18000 ans, comprenant notamment la tête bien préservée et une patte presque intacte, a été extraite en septembre dernier de la terre gelée de Sibérie par une expédition franco-russe. La découverte a été annoncée par Bernard Buigues, directeur des expéditions à l’origine de cette découverte, et les paléontologues Yves Coppens, du Collège de France, et Dick Mol, du Muséum d’histoire naturelle de Rotterdam. Ce mammouth laineux a été repéré dès novembre 2002 par un chasseur de rennes de la région de Yukagir, Vassili Gorokhov, lui-même alerté par ses enfants qui avaient aperçu une défense émergeant de la rive d’une rivière. Après l’avoir dégagée, le chasseur découvre la seconde défense puis le crâne auquel les défenses sont encore rattachées. Gorokhov décide alors d’aller vendre son précieux trophée dans la ville de Yakoutsk. La nouvelle parvient à Bernard Buigues, organisateur d’expéditions polaires, à la tête de sa société Cerpolex, qui consacre une partie de ses activités à la recherche de ces créatures préhistoriques pour les mettre à la disposition de la science. A cette fin, il a mis sur pied un comité scientifique, Mammuthus, placé sous la direction d’Yves Coppens, célèbre pour ses travaux sur les ancêtres de l’homme mais spécialiste également des mammouths. Buigues se rend immédiatement

à Yakoutsk. «Lorsque j’ai vu la tête, raconte-t-il, je suis resté médusé. Que ce soit dans la littérature ou dans des musées, je n’avais jamais vu un fossile aussi bien conservé, même si malheureusement la trompe manque.» Depuis le début du XIXe siècle, seule une demi-douzaine de mammouths «en chair et en os» ont été mis au jour. Le Français obtient le fossile pour 25 000 euros, le dépose au musée de Yakoutsk et organise une expédition pour récupérer le reste du mammouth qui portera le nom de la région de sa découverte, Yukagir, dans le nord-est de la Sibérie. Une patte recouverte de peau et de poils

Les hommes dégageront une omoplate, une partie de la colonne vertébrale, plusieurs côtes, une patte recouverte de peau et de poils, de l’estomac, de l’intestin et de la peau. L’arrivée de l’hiver sibérien les empêchera de terminer le travail, qui ne pourra reprendre que l’été prochain. Néanmoins, Dick Mol, coordinateur scientifique de Mammuthus, n’hésite pas à parler dès à présent d’une «découverte exceptionnelle grâce à la variété des examens que

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les scientifiques vont le plus complet pouvoir entreprendre de la demicompte tenu de son douzaine de état de conservation» pachydermes et, entre autres, préhistoriques à la présence «en chair et os» de la moelle dans ses trouvés à ce jour, os. L’examen du tous en Sibérie fossile révèle qu’il (sauf un, s’agit d’un mâle provenant de 40 ans, mort voici d’Alaska). 15600 ans. Mis au jour par Comme hasard au cours à l’accoutumée suite à de travaux menés une telle découverte, en 1977 dans le nombreux sont ceux sol gelé d’une qui s’interrogent mine d’or dans la sur la possibilité région de faire revivre un de Magadan, jour les mammouths Dima par clonage ou par a reçu le nom fécondation d’une d’un ruisseau Un mammouth nord-américain. éléphante avec voisin du lieu du sperme de sa découverte. de pachyderme préhistorique. Bien que légèrement détérioré par le La majorité bulldozer qui l’avait touché au moment des biologistes sont très sceptiques. de son dégagement inattendu, Dima Dans un entretien accordé à Science et reste bien conservé, sa trompe est vie, Yves Coppens est, lui, plus nuancé. entière et les organes internes restés «Cela me paraît impossible à l’heure en place. Au moment actuelle, reconnaît-il, parce que l’ADN de l’exhumation, le petit pachyderme est très fragile et se brise aisément, possédait même ses poils, qui sont même dans d’excellentes conditions malheureusement tombés, de conservation. Je ne sais pas si nous sauf à la base des pattes. serons un jour en mesure de remettre Cet «ancêtre» de Yukagir semble avoir sur patte un fossile. (...) Mais je ne perdu la vie à l’âge estimé de sept comprends pas qu’un scientifique n’ait mois, enseveli dans un glissement de pas l’audace d’y songer, même si nous terrain. En effet, l’analyse histologique n’en sommes pas encore là.» de ses tissus, la présence d’une quantité importante de vase, d’argile, de gravier Dima, un bébé mammouth et de ses propres poils dans l’estomac, de 40 000 ans «ancêtre» de Yukagir ainsi que de particules minérales dans les poumons, ont permis d’imaginer Au Museum de Paris, les visiteurs que l’animal est mort d’épuisement peuvent également contempler Dima, au terme d’une lutte désespérée pour le mammoutheau se libérer.

Au musée des Armes à feu, la liberté est au bout du fusil Au Musée national des armes à feu, l’histoire de l’Amérique apparaît intimement liée à la détention d’armes, symbole de liberté pour la National Rifle Association (NRA), le puissant lobby des armes à feu. «Le musée parle de la légende de l’Amérique du début jusqu’à nos jours», affirme Doug Wicklund, le conservateur de ce musée installé au rez-de-chaussée du siège de la NRA, un banal immeuble de bureaux à Fairfax (Virginie), à une trentaine de kilomètres de Washington. A l’entrée du musée, une phrase du deuxième amendement de la constitution des Etats-Unis rappelle que «le droit du peuple à détenir et porter des armes ne sera pas transgressé». Cet amendement «est aujourd’hui un pilier de la liberté inhérente à la citoyenneté américaine», affirme le musée. Il «a été décidé par les pères fondateurs comme un droit fondamental du peuple et des individus contre un gouvernement tyrannique», ajoute-t-il. Pour bien marquer ce lien intime avec la naissance de l’Amérique, une carabine ayant appartenu à John Alden, un des pères fondateurs arrivés à bord du Mayflower en 1620 à Plymouth, est présentée dans une vitrine. Environ 2 000 armes sont exposées, la plupart provenant de donations. «Nous avons démarré cette collection en 1871. En 1937, nous avons eu l’idée que les gens pourraient aimer les voir»,

explique M. Wicklund, qui chiffre les visiteurs à environ 30 000 par an. Une chambre d’enfant a été reconstituée. Un petit lit, du papier peint, des rideaux décorent la fenêtre, quelques livres, une mappemonde et surtout quatre fusils taille enfant accrochés au mur. Calvin Hall, 13 ans, est venu avec ses parents d’Alabama, visiter le musée. C’est un amateur d’armes à feu et il possède déjà un pistolet. «Je m’entraîne dans notre jardin», raconte-t-il. Un peu plus loin, Roger Shaw pousse la chaise roulante dans laquelle est assis son père Warren, 83 ans, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale. Le vieil homme, qui vit dans l’Ohio, regarde un exemplaire de l’arme avec laquelle il s’est battu en Normandie en 1944. Des armes ayant appartenu à des hommes célèbres sont exposées dans une autre vitrine: un fusil de compétition offert à l’ancien président américain George Bush père et une arme ayant appartenu à Napoléon. Un revolver endommagé, récupéré dans les décombres du World Trade Center à New York après les attentats du 11 septembre 2001, côtoie un Magnum utilisé au cinéma par Clint

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Le citoyen étatsunien est un homme armé, tant à la guerre (ci-dessus) que dans la vie civile. Eastwood dans Magnum Force et Dirty Harry. Le musée a reconstitué la bibliothèque de l’ancien président Theodore Roosevelt (1901-1909), grand amateur de chasse. Pour les créateurs du musée, le début du XXe siècle était «Une époque d’élégance». «Entre 1880 et 1930 (...) les meilleurs fabricants d’armes ont produit certaines des plus exquises armes à feu jamais créées», assurent-ils. «Cet endroit est si paisible qu’il y a des gens qui s’assoient dans ce fauteuil

et s’endorment», assure M. Wicklund en montrant un fauteuil recouvert de velours bleu où les visiteurs peuvent se reposer. A la boutique du musée, les amateurs d’armes à feu sont gâtés. L’autobiographie de Mikhaïl Kalachnikov, créateur du fusil d’assaut du même nom (inspiré d’une arme allemande), est vendue au milieu de briquets en forme de douille de fusil, de bavoirs pour bébés et d’ours en peluche sur lesquels est brodés le sigle de la NRA et de pistolets en plastique rose pour les petites filles.

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Actualité de l’histoire

L’Allemagne honore un espion allié Le plus important espion des forces alliées durant la Seconde Guerre mondiale, un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères du IIIe Reich, sera honoré par l’Allemagne le 20 juillet, pour le soixantième anniversaire de l’attentat manqué contre Adolf Hitler, affirme le magazine Der Spiegel. Le secrétaire consulaire Fritz Kolbe, agent de liaison entre le ministère et le commandement général de l’armée, avait livré à l’OSS (future CIA) plus de 1600 documents durant la guerre sous le nom de code «George Wood», et avait eu des contacts avec les conspirateurs de l’attentat du 20 juillet 1944. Son travail pour les Alliés n’avait pourtant pas été payé en retour, et il avait été empêché de reprendre son poste au ministère après la guerre. Il est mort à Berne en 1971 sans avoir été reconnu pour ses actes de résistance au nazisme. Un autre fonctionnaire, l’attaché de l’ambassade au Danemark Georg Ferdinand, sera également honoré par le ministère, pour avoir averti les réseaux de résistance de plusieurs opérations de déportations des juifs vivant au Danemark. Un livre sur les années de plomb au Maroc L’arrestation arbitraire des journalistes et le pouvoir exorbitant de la censure ont marqué les « années de plomb » au Maroc,

Dans une postface, Khalid Jamaï critique par ailleurs « un système de gouvernance dont la finalité première est de garantir la pérennité d’une monarchie autoritaire, totalitaire qui doit régner et gouverner ». Hassan II, écrit l’auteur, avait affirmé clairement devant le parlement « que la séparation des pouvoirs ne le concernait pas et que tous les parlementaires étaient ses conseillers ». Un tableau de Caspar David Friedrich rendu à ses propriétaires juifs Traître pour les uns, héros pour les autres, Fritz Kolbe sera honoré par le gouvernement allemand. affirme le journaliste Khalid Jamaï qui relate son incarcération durant cinq mois en 1973, sans procès, dans un livre publié au Marocsous le titre 1973 - Présumés coupables. Khalid Jamaï, journaliste à l’Opinion, quotidien francophone du parti de l’Istiqlal (nationaliste), y évoque son arrestation en 1973, la torture, les insultes et les humiliations qu’il a subies dans un commissariat de Rabat. Khalid Jamaï affirme qu’une photo d’un enfant, prise dans une rue de la capitale par un photographe de l’Opinion, a été à l’origine de son arrestation. « C’est toi qui lui avais ordonné de prendre cette photo, tu savais qu’il s’agissait d’un membre de la famille royale », lui disaiton lors d’une séance de torture.

Un tableau du peintre allemand Caspar David Friedrich a été rendu lundi à Berlin, en présence du chancelier allemand Gerhard Schroeder, aux héritiers de ses anciens propriétaires juifs, qui avaient été forcés de le vendre aux autorités nazies en 1937. L’œuvre, intitulée le Watzmann, du nom d’une colline allemande, et peinte en 1824/25, est l’un des rares grands tableaux de Friedrich (1774-1840), l’un des peintres les plus représentatifs de l’art romantique. Ses propriétaires, une famille juive berlinoise, avaient été forcés de vendre le tableau aux autorités nazies en 1937. Devenu propriété de l’Etat allemand, il était exposé depuis décembre 2001 dans une des salles de la Nationalgalerie. La restitution des biens juifs à leurs héritiers est « un devoir historique et moral de l’Allemagne », a déclaré le chancelier allemand.

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Les explorateurs Axel Brummer et Peter Glockner. En jonque sur les traces de Marco Polo Sept cents ans après Marco Polo, deux aventuriers allemands vont mettre les voiles dans le port de Hong Kong pour refaire en jonque le voyage de retour de l’explorateur vers Venise. Axel Brummer, 37 ans, et Peter Glockner, 36 ans, tous deux originaires de feue l’Allemagne de l’Est, se sont rencontrés sur les ruines du mur de Berlin au printemps 1990, découvrant qu’ils avaient une passion commune : les expéditions au long cours. « A cette époque, on voulait juste la liberté », se souvient Axel Brummer. «Nous n’avions rien. Nous n’avions pas d’argent, mais nous voulions juste voir le monde ». Alors ils sont partis. Et en 14 ans, ils ont traversé 130 pays et parcouru 135000 km en vélo et 6 000 en kayak. Entre les coups de pédale, ils ont écrit des centaines d’articles et sept livres pour financer leur expédition.

En 2001, ils ont refait en neuf mois le voyage que Marco Polo avait effectué de 1271 à 1275 de Venise jusqu’en Chine. Mais depuis dix ans, l’idée de refaire également le retour de l’Italien, en bateau cette fois, germait dans l’esprit des Allemands. « Nous voulons suivre le voyage de Marco Polo au plus près possible », explique Axel Brummer. L’itinéraire sera donc le même, à l’exception notable du tour de l’Afrique, remplacé par le passage du canal de Suez. A bord d’une jonque chinoise semblable à celle que le négociant a empruntée, les Allemands longeront les côtes d’Asie du Sud-Est, faisant escale à Saigon, puis Bornéo, Singapour et Sumatra, y passant à chaque fois quelques semaines afin de se familiariser avec les cultures locales. A Phuket, en Thaïlande, ils attendront durant six mois que la mousson se calme, puis mettront le cap sur le Moyen-Orient et la Méditerranée. En tout, le

voyage devrait prendre trois à quatre ans, mais aucun calendrier n’est fixé. A chaque étape, ils prévoient de recruter des bénévoles, « pas des rêveurs », mais plutôt des travailleurs prêts à faire la cuisine, laver le pont, réparer les dégâts…, explique M. Brummer. Le long voyage a bien failli ne jamais se réaliser. La jonque qu’ils avaient achetée a été emportée par un cyclone en mai dernier dans l’océan Indien, de quoi en faire renoncer plus d’un. « C’était une autre aventure », répond Alex Brummer, d’un ton léger. « Nous avons tout dû reprendre depuis le début, mais beaucoup de gens nous ont aidés ». Ils ont finalement trouvé une jonque chinoise de 31 m dont seule la coque était en bon état. Tout le reste a dû être refait, avec l’aide de soixante personnes qui ont travaillé durant cinq mois. Elle a été baptisée Kubilay Khan, empereur mongol (1260-1294) pour lequel Marco Polo a effectué des missions durant seize ans. Schroeder commémore l’insurrection de Varsovie Le chancelier allemand Gerhard Schroeder participera aux cérémonies du soixantième anniversaire de l’insurrection de Varsovie, qui avait éclaté le 1er août 1944 contre les occupants nazis, à l’invitation du premier ministre polonais Leszek Miller, a indiqué ce dernier.

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« Le chancelier a accepté cette invitation. C’est un événement significatif et important dans l’histoire de nos relations », a déclaré M. Miller lors d’une conférence de presse commune avec M. Schroeder, à l’issue de leur rencontre à Varsovie. Le chancelier allemand a souligné qu’il «appréciait» l’invitation. « C’est à la fois une distinction pour mon pays et un honneur pour moi », a-t-il dit. Dirigé militairement contre les occupants allemands, mais politiquement contre l’URSS de Staline dont les troupes approchaient de Varsovie, le soulèvement avait été écrasé par les nazis après deux mois de combats, alors que l’Armée rouge attendait l’arme au pied sur la rive orientale de la Vistule, qui traverse la capitale polonaise. Plus de 200000 Varsoviens périrent dans cette insurrection menée par la résistance non communiste polonaise et la ville fut détruite sur ordre d’Adolf Hitler. Un crocodile de légende retrouvé à Naples Le chantier de la prolongation du métro de Naples a fait ressurgir un squelette animal qui pourrait appartenir au crocodile auquel la célèbre reine Jeanne (1326-1382) jetait ses amants en pâture selon la légende, a rapporté la presse italienne. Les restes ont été retrouvés place de la mairie, au pied de la forteresse médiévale du Masque

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Angevin, de même que les épaves de trois navires romains et des fragments d’une demeure impériale romaine. Si la découverte laisse les scientifiques dubitatifs comme le professeur Ottavio Soppelsa, qui a déclaré au Corriere della Sera que les os ressemblaient à ceux d’un gros dauphin ou d’une orque, elle a enthousiasmé les chroniqueurs locaux. Le Masque Angevin est l’un des monuments les plus visités de Naples et sa lugubre légende a eu les honneurs de conteurs aussi célèbres qu’Alexandre Dumas. Des générations de prisonniers auraient aussi fini entre les crocs du saurien avant que celuici ne soit achevé avec un jarret de cheval empoisonné. Découverte du plus grand hippopotame en albâtre Une équipe internationale d’archéologues a découvert le plus grand hippopotame en albâtre de l’époque pharaonique datant du Nouvel Empire (XVIIIe dynastie) près de Louxor, à 600 km au sud du Caire. La statue, dont l’existence était connue depuis les années 1970, a été découverte par une équipe comprenant notamment des archéologues allemands, français, autrichiens, belges, roumains, japonais, espagnols, polonais. L’hippopotame, de 130 cm de haut et 73 cm de profondeur, est sculpté sur une base en albâtre de 118 cm de large.

C’est la plus grande statue de cet animal sacré de l’ancienne Egypte découverte jusqu’à présent. Sans tête, elle a été exhumée dans la cour d’un temple dédié à Amenhotep III. D’autres statues d’hippopotames en albâtre, mais de bien plus petite taille, ont été mises au jour ces dernières années. Farouk Hosni a par ailleurs dévoilé le sarcophage restauré de Ramsès VI (XXe dynastie) et une statue de la reineTite, épouse de Amenhotep III et mère d’Akhénaton. Le sarcophage de Ramsès VI a été restauré à partir de 250 fragments épars. Le couvercle est une copie de l’original, exposé actuellement au British Museum. Il avait été transféré à Londres en 1823 à la demande du consul britannique au Caire. M. Hawass a saisi l’occasion pour demander sa restitution à l’Egypte : « le couvercle exposé à Londres est sans valeur. Il serait préférable de le ramener en Egypte où il aurait plus de valeur s’il est installé dans sa tombe d’origine ». Une mutation dans les muscles masticateurs à l’origine de l’homme Le grand «divorce» entre l’homme et le singe au terme de millions d’années d’évolution commune serait dû à une infime mutation au niveau d’un gène, qui aurait remplacé la puissance des mâchoires de nos propres ancêtres par celle de notre cerveau, selon une hypothèse originale exposée par des biologistes améri-

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cains dans la célèbre revue Nature. De nombreux primates, allant des lignées éteintes d’hominidés, dont les australopithèques et les paranthropes, aux gorilles et aux chimpanzés actuels, sont dotés de puissants appareils masticateurs, expliquent Hansell Stedman, de l’université de Pennsylvanie, et ses collègues, En revanche, ajoutent-ils, les muscles masticateurs des humains, aussi bien fossiles que modernes, sont incomparablement plus faibles, et leur réduction aurait notamment eu pour effet d’autoriser un développement sans précédent du cerveau dans une boîte crânienne de plus en plus volumineuse. Pour les auteurs de cette étude, cette mutation est due à un gène codant de la chaîne lourde d’une protéine musculaire, la myosine, connue des généticiens sous le sigle de MYH (myosin heavy chain), qui intervient dans la formation des fibres contractiles et des muscles masticateurs entiers. Des expériences en laboratoire ont montré que les souris génétiquement modifiées pour manquer des gènes spécifiques de MYH développaient des muscles nettement plus faibles. En se basant sur les principes de l’« horloge moléculaire », qui permet d’estimer la période à laquelle des organismes ont pu se séparer au terme d’une évolution commune, l’équipe Stedman est arrivée à la conclusion que la divergence entre les primates à muscles masticateurs forts et à muscles masticateurs

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Nestor Kirchner. faibles s’est produite il y a 2,4 millions d’années environ. Les chercheurs en ont été agréablement surpris puisque cette date coïncide parfaitement avec l’âge des premiers représentants du genre Homo(homme), tel qu’il est attesté par les fossiles et qui correspond aussi à l’apparition des premiers hommes (Homo erectus/Homo ergaster) chez lesquels on observe simultanément une baisse de pouvoir de mastication et une augmentation de la capacité crânienne. Argentine : la sinistre ESMA devient un musée L’Argentine a commémoré le 28e anniversaire du coup d’Etat de 1976 au cours d’une émouvante cérémonie tenue dans l’enceinte de l’Ecole de mécanique de la Marine (ESMA), le principal centre clandestin de torture du régime militaire, qui va devenir un musée. Le président Nestor Kirchner, qui fut lui même inquiété par les militaires durant sa jeunesse militante, a signé l’acte transférant la propriété des lieux

à la municipalité de Buenos Aires pour qu’elle les convertisse en lieu de mémoire. Durant la dictature (19761983), quelque 5000 opposants ont transité par ces coquets bâtiments situés dans l’un des quartiers les plus chics de Buenos Aires. « Je demande pardon au nom de l’Etat pour cette honte que tant d’atrocités aient été tues durant vingt années de démocratie. Ce n’est pas la rancœur ni la haine qui nous guident. C’est la Justice et la lutte contre l’impunité », a lancé, la gorge nouée, Nestor Kirchner, devant une foule estimée à quelque 20000 personnes. Pour Kirchner, les chefs de la dictature, qui avait été accueillie avec sympathie par une grande partie de la population argentine, ont été « des assassins ». Maria Isabel Greco, une jeune femme née à l’ESMA, a demandé que les meurtriers de ses parents soient mis en prison, sans bénéficier de privilèges d’aucune sorte. «Ma maman m’a mis au monde ici, au mi-

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lieu de médecins tortionnaires», a-t-elle rappelé. Plus de 400 enfants sont nés à l’ESMA où avait été installée une véritable maternité clandestine. Les prisonnières y accouchaient et étaient par la suite exécutées. Les nourrissons étaient confiés à des familles de militaires en mal d’adoption. La collection du prince du Liechtenstein de retour à Vienne Un nouveau musée, dédié à la collection d’art de la famille princière du Liechtenstein, ouvrait ses portes lundi à Vienne, soixante ans après l’évacuation de ces chefs-d’œuvre hors d’Autriche à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Quelque 1600 tableaux de la renaissance au romantisme autrichien, dont des œuvres de Raphaël, Pieter Breughel le jeune, Jan Breughel l’ancien, Rubens, ou Rembrandt, ont retrouvé leur lieu d’exposition, au sein du palais Liechtenstein de Vienne, érigé au début du XVIIIe siècle par la famille princière. En 1944, durant les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, la famille avait rapatrié sa collection privée, l’une des plus remarquables au monde, à Vaduz, où elle était conservée jusqu’à présent. « Bien sûr, certaines parties de la collection ont été perdues, d’autres ont été détruites. C’est presque un miracle qu’autant d’œuvres aient été sauvées », a déclaré vendredi le prince du Liechtenstein Hans-Adam II,

Pour ceux qui douteraient de l’existence du Liechtenstein, voici la photographie officielle de la ratification d’un traité à l’ONU par le représentant de la principauté (à gauche). lors d’une présentation du musée à la presse. Parmi ces œuvres, on trouve notamment une série de huit tableaux géants de Rubens sur la vie et la mort du consul romain Decius Mus, réalisés entre 1616 et 1617. Pour le guide, Alexandra Matzner, le charme du musée réside dans le fait qu’il s’agit d’un bâtiment d’époque, qui n’a pas été détruit par la guerre, comme nombre d’autres bâtiments à Vienne. Pointant du doigt des fresques et le parquet des salles, elle souligne que « rien n’a été modifié » et que le bâtiment donne l’occasion au visiteur de « sentir le siècle du baroque ».

terrement d’une momie découverte dans leur région, estimant que cela arrêtera les séismes qui s’y poursuivent depuis l’automne dernier, ont indiqué les autorités locales. La « princesse de l’Altaï », âgée de 25 siècles, a été découverte en 1993 sur le plateau d’Oukok et transférée à l’Institut d’archéologie à Novossibirsk à 600 km de là. La dépouille de la jeune fille, supposée avoir appartenu à une famille noble et portant un tatouage sur le bras, a été découverte dans un état exceptionnel de conservation, grâce aux conditions offertes par la terre gelée de cette région très continentale. Six chevaux portant leurs selles et brides, étaient enterrés Les habitants de l’Altaï avec elle. « Il faut calmer la poveulent enterrer pulation et enterrer la princesse une momie pour arrêter de l’Altaï», a affirmé le chef de les séismes l’administration de la région de Koch-Agatch où la momie avait Les habitants de la république été découverte, Aouelkhan Djatrusse de l’Altaï réclament l’en- kambaïev.

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« Nous avons des secousses sismiques deux ou trois fois par semaine, parfois de magnitude 4. Les gens pensent que cela continuera si l’esprit de la princesse ne retrouve pas la paix », a-t-il expliqué. « C’est une question très douloureuse. Le peuple autochtone de l’Altaï s’inquiète du sort de son aïeule. Il faut que la princesse retourne chez nous », a renchéri Rimma Erkinova, directrice du musée ethnographique à Gorno-Altaïsk, cheflieu de l’Altaï. Découverte d’une nécropole médiévale au centre du Portugal Une importante nécropole médiévale a été découverte à Castelo Branco, dans le centre du Portugal, au cours des travaux de restauration de la cathédrale de la ville, rapporte le quotidien Publico. Un ensemble de 32 sépultures, dont plusieurs sarcophages en granit renfermant des ossements humains appartenant à dix individus différents, a été découvert à l’extérieur de la cathédrale de Castelo Branco. Ces sépultures datent probablement du XIVe ou du XVe siècle, selon les archéologues portugais. « Dans ce genre de sépultures rupestres il n’est pas commun de trouver des ossements, d’autant plus qu’ils sont en contact avec le granit qui accélère leur décomposition », a expliqué Pilar Reis, l’archéologue qui a coordonné les fouilles.

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Un pendentif, un rosaire et plusieurs épingles, qui servaient certainement à attacher les linceuls qui enveloppaient les cadavres ont également été trouvés. Le rosaire est « un objet de distinction », qui peut fournir des éléments d’analyse sur le statut social des personnes. L’emplacement de ces sépultures, situées près de l’autel, semble indiquer qu’il s’agit d’individus nobles ou appartenant au clergé. Une basilique du Ve siècle à Fos-sur-Mer Une basilique paléochrétienne remontant aux Ve et VIIe siècles, installée sur une nécropole du IIe siècle, a été mise au jour début mars sur un chantier de construction à Fos-sur-Mer, a annoncé le service archéologique de la ville. Les murs, des fondations et des tombes à sarcophages et à coffrages, datant de l’époque médiévale ou de l’époque romaine ont été mis au jour lors des travaux. Selon les résultats de sondages effectués sur le chantier, le site s’étendrait au moins sur 600 mètres carrés. L’archéologue, qui a daté les vestiges, a expliqué qu’il espérait également trouver sur place les restes d’une abbaye clunisienne datant du XIe siècle. «Une rareté dans la région qui donnerait à cette découverte une importance archéologique de premier plan», a affirmé M. Lagrue. Le chantier, destiné à la construction d’un club de voile,

est situé sur le port Saint-Gervais non loin du site « Fossae mariae », ancien port romain répertorié noyé sous les eaux de la Méditerranée. La formation des membres a débuté dans l’eau et non sur terre La formation des membres a débuté dans l’eau et non pour coloniser la terre, selon des travaux de chercheurs américains publiés jeudi qui font état de la découverte d’un fossile d’humérus vieux de 370 millions d’années, pouvant être le plus ancien du monde. Le fossile découvert en Pennsylvanie indique que les membres ont évolué dans les nageoires des poissons afin de supporter le corps et peut-être même de soulever la tête, des caractéristiques d’ordinaire associées à la vie sur la terre des premiers amphibiens tétrapodes, selon l’étude dirigée par Neil Shubin de l’université de Chicago. Ces poissons possédant des membres peuplaient des rivières peu profondes à débit lent au Dévonien supérieur, bien avant l’arrivée sur terre des vertébrés les plus anciens, selon ces travaux. La forme unique du fossile, comparée aux humérus d’autres vertébrés ayant des membres, suggère une variété parmi les premiers membres qui pourrait expliquer les premières empreintes mystérieuses préservées dans les lits de certaines rivières, estiment encore les scientifiques cités par la revue Nature.

Actualité des livres

LA LIBÉRATION DE LA FRANCE François Delpla Archipel, 192 p., 300 ill., 32 e, ISBN 2-84187-421-4. François Delpla est un des historiens français les plus intéressants. En marge de l’historiographie officielle, il s’appuie sur des archives, peu connues ou mal exploitées, pour livrer à des lecteurs passionnés une vision renouvelée de grands événements de notre histoire récente et plus particulièrement de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce bel album de vulgarisation il déçoit quelque peu ses lecteurs car, en simplifiant à l’excès, il introduit ce qui peut apparaître comme des erreurs. Ainsi, à titre d’exemple, pour justifier l’attaque anglaise contre Mers elKébir, il écrit que les clauses de l’armistice concernant l’armée de Mer étaient « ambiguës ». Il semble pourtant que Churchill ait joué à dessein sur une traduction erronée du mot «contrôle» qui n’a pas le même sens en français qu’en anglais. En outre, les

Anglais avaient intercepté les instructions de l’amiral Darlan qui, elles, étaient claires et nettes. Plus loin, ce ne sont pas des bombardiers qui ont attaqué la flotte italienne à Tarente, mais des avions-torpilleurs. De même, si la Luftwaffe avait commencé à bombarder les villes britanniques à partir du 7 septembre 1940, il est important de préciser que c’est le résultat d’un choix délibéré de Churchill pour soulager les infrastructures de la RAF. A la page 27, la légende d’une photographie confond allégrement des fantassins allemands marchant derrière un char avec la route par laquelle transitait l’aide alliée vers l’URSS. A la page, 40, la biographie d’Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne à Paris est illustrée par la photo de Ribbentrop! En revanche, il ne se trompe pas sur les signataires de la reddition de la garnison de Paris. Il écrit bien que le chef communiste RolTanguy n’a paraphé qu’une des moutures de l’acte. Il a également raison de rappeler les rapports contrastés entre la population française et l’armée américaine ou les véritables origines de la célèbre photographie du fusillé qui souriait. HÉROS DU MOYEN AGE Jacques Le Goff Gallimard, 1344 p., 28,50 e. Un de nos plus grands historiens raconte les exceptionnelles figures de saint François d’Assise et de saint Louis, dans un

volumineux recueil paru à l’occasion de son 80e anniversaire, célébré en janvier 2003. « Il me semble qu’à travers ces textes, qui concernent la sainteté et la royauté, on peut non seulement s’approcher de ces personnages supérieurs et exceptionnels que sont le Saint et le Roi mais aller au cœur du fonctionnement de la société médiévale », écrit Jacques Le Goff dans une préface inédite. Le livre rassemble des textes déjà parus. Il comprend également « Reims, ville du sacre » et dix articles réunis autour de trois thèmes : « Le Roi dans l’occident médiéval », « La cour royale » et « Ordres mendiants et villes ». L’ouvrage s’achève avec « Du ciel sur la terre, la mutation des valeurs du XIIe siècle au XIIIe siècle dans l’occident chrétien». Saint Louis et saint François, explique-t-il, ont beaucoup de traits en commun, en raison notamment de leur personnalité individuelle. Dans « une société de larmes et de pleurs » qui professait « le mépris du monde », le rire était critiqué, voire condamné ou banni. Avec eux deux, nous voyons « le rire éclater au sommet de la société », assure-t-il en précisant que « François est un saint qui rit » et que « le roi se libère et libère son entourage par le rire ». Il rappelle qu’à partir du IVe siècle, « l’installation en Occident d’une nouvelle religion, le christianisme, et d’un nouveau système politique et social, la société médiévale, en-

L’HISTOIRE SECRÈTE DU MUR DE L’ATLANTIQUE Rémy Desquennes Editions des Falaises, biblio., 215 p., très ill., 35 e, ISBN 2-84811-009-0. La stratégie de l’armée allemande pour contrer le débarquement de Normandie, et le sort des prisonniers de l’armée hitlérienne, sont présentés par l’auteur dans ce superbe album. Il s’intéresse notamment sur l’envers du décor de l’avant, du pendant et de l’après-Débarquement, vu du côté allemand. Très fourni en illustrations, dont certaines inédites, l’ouvrage revient tout d’abord sur la construction du mur de l’Atlantique, la collaboration aussi de certaines entreprises françaises, volontaires ou requises, à l’organisation Todt, autant de sujets dérangeants sur lesquels l’auteur lève le voile. Rémy Desquennes accorde une large place à la bataille du rail et à la guerre secrète qui a entouré la mise en place des fusées V1 et V2. Il aborde notamment un aspect moins connu de la guerre sous-marine que furent les torpilles humaines allemandes. Selon l’auteur, de véritables kamikazes, hommes et femmes se bousculaient pour avoir l’honneur de monter dans une de ces bombes humaines sous-marines pour éliminer les navires alliés. Rémy Desquennes y décrit aussi les marchandages de prisonniers allemands entre Alliés après la Libération de la France, leur utilisation dans le déminage des côtes française

Dans le cas du Mur, la Résistance joua à la perfection son vrai rôle : transmettre des informations aux Alliés, ici un secteur repéré par le réseau Eleuthère.

Un des aspects les plus novateurs de ce livre par rapport à la vulgate habituelle est l’attention qu’il consacre au sort tragique des Allemands prisonniers des autorités françaises. et leurs conditions inhumaines de détention par la France. Il faut se souvenir que des prisonniers allemands ont été détenus par les Français dans des conditions souvent à la limite du supportable et ce jusqu’en 1947, où la plupart des survi-

vants seront libérés. Soulignons la grande qualité de cet album, tant par le texte que par le choix remarquable des images. Elle prouve que des maisons d’édition régionales sont capables de proposer aux amateurs des ouvrages parfaitement réussis.

LES MENSONGES DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE Perrin, 220 p., notes, 18,50 e, ISBN 2-262-01949-5. Les éditeurs concoctent des titres alléchants afin d’accrocher l’œil du chaland, titiller la curiosité de son esprit et susciter en quelques secondes l’éphémère étincelle d’intérêt qui déclenchera l’achat. Quant aux titres des auteurs, parfois détaillés à l’extrême, ils ont pour double rôle de flatter la vanité des premiers et de rassurer les lecteurs potentiels. Un ouvrage qui s’intitule les Mensonges de la Seconde Guerre mondiale, publié par la respectable maison Perrin et signé par un historien, réunit toutes les conditions pour attirer les passionnés d’histoire. Las, le sommaire est bien décevant. En fait de caviar, le lecteur plonge sa louche dans des œufs de lump. Le choix des sujets laisse perplexe car beaucoup manquent à l’appel. Rien de scandaleux à cela car les historiens sont subjectifs et opèrent dans leurs sujets le choix qui conforte leurs in-

clinaisons. Toutefois, au fil de la lecture, on peut être étonné par les notes qui renvoient non pas à des ouvrages de référence mais à des compilations de seconde main, notoirement contestables, comme le IIIe Reich du journaliste William Shirer ou les « souvenirs » d’un faux témoin professionnel comme Naujocks. D’autres citent des extraits de discours sans donner de sources vérifiables. Bien étrange méthode pour un professionnel. Déconcerté, je relis la quatrième de couverture où l’éditeur affirme bien que l’auteur est historien et bat le rappel d’autres prestigieuses fonctions à l’appui de cette qualité. Pourtant, aucun des historiens qui collaborent à Aventures de l’histoire ne citerait un compilateur comme William Shirer. Pour en savoir plus, j’interroge le catalogue de la Bibliothèque nationale de France. Notre historien n’a publié en tout et pour tout que la traduction d’un manuel de voyage, une chronologie et des collaborations à des encyclopédies ou à des annuaires. Intrigué, je téléphone à un professeur d’université pour lui faire part de mes interrogations. Sur ses conseils, je consulte le Système universitaire de documentation. Notre auteur ne semble pas avoir soutenu de thèse. A la fin de mon enquête, son éditeur m’apprend qu’il a une licence d’histoire en poche. Pas de quoi se prétendre historien. L’histoire serait-elle alors réservée aux universitaires? Non, certes pas. Un romancier comme Robert Merle a fait

davantage pour le XVIe siècle que beaucoup d’historiens. Les romans de l’humoriste Cavanna nous incitent à redécouvrir les âges obscurs de la France. Un journaliste comme Jean Mabire ou un photographe comme René Bail ont écrit des récits militaires à succès dont beaucoup s’appuient sur des recherches personnelles. Un autodidacte imbuvable comme David Irving est l’auteur d’ouvrages dérangeants et fort utiles sur la Seconde Guerre mondiale. Un fonctionnaire retraité comme René Gourmelon a renouvelé nos connaissances sur la présence française en Louisiane. Alors, qui est historien? Peut se dire historien celui qui a prouvé à ses pairs qu’il était en mesure de maîtriser une méthode et dont les ouvrages peuvent servir d’outil de travail grâce à un appareil de notes, des sources et une bibliographie. Dans la société actuelle, cette reconnaissance passe par la soutenance d’une thèse. Rappelons que Marc Bloch disait que l’histoire se caractérise par une méthode, un état d’esprit et une démarche scientifique. Dans le cas de l’opus qui a suscité notre si longue digression, l’auteur n’est pas le principal responsable. Son éditeur a fait preuve de légèreté en le publiant sans avoir soumis au préalable le manuscrit à la lecture critique que tout titre aussi ambitieux mérite. Cette fausse note n’obère en rien le travail de Perrin mais doit encourager cette prestigieuse maison à mieux faire.

Actualité des livres

traîne un changement profond des dieux et des héros » et une «nouveauté révolutionnaire: le monothéisme remplace le polythéisme ». L’ÉVANGÉLISATION DES AZTÈQUES PAR L’EXEMPLE Danièle Dehouve Maisonneuve et Larose, 373 p., 28 euros. L’auteur met un coup de projecteur sur tout un pan de l’entreprise de conversion des Indiens du Mexique, par le biais d’un outil religieux spécifique, l’exemplum. Défini comme «un récit bref donné comme véridique destiné à être inséré dans un sermon pour dispenser une leçon édifiante », l’exemplum, apparu dans la littérature ecclésiastique « entre le IVe et le VIIIe siècle », est « recyclé » dans le nouveau monde, principalement par les jésuites, pour répondre aux besoins spécifiques de l’évangélisation des Indiens (lutte contre la polygamie par exemple). Situé aux carrefours de l’histoire, de la linguistique et de l’anthropologie, l’auteur examine, en suivant un plan très travaillé, l’histoire des exempla, leur structure, et leur traduction en langue nahualt, « principal moyen de communication dans la civilisation des anciens Aztèques (…), devenue, après l’arrivée des Espagnols, la première langue d’évangélisation». L’histoire de l’attirail exemplaire est particulièrement intéressante, depuis ses origines à son renouveau dans le cadre de la Contre-Réforme. L’ouvrage, illustré de quelques belles

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gravures représentant certains exempla, livre en annexe toute une liste d’entre eux brièvement analysés, aux titres aussi évocateurs que « Saint-Macaire et la femme jument » ou « Le muletier qui jurait ».

MOLIÈRE Alain Niderst Perrin, 350 p., notes, biblio., index, 21 e, ISBN 2-262-01800-6. Universitaire en retraite, l’auteur est bien conscient d’écrire une biographie de Molière qui s’ajoute à toutes celles qui ont été publiées dans le passé. Pourquoi alors s’intéresser à un homme dont les matériaux pouvant servir à une biographie sont à la fois rares et archiconnus? Justement, spécialiste des études d’écrivains du XVIIe siècle, l’auteur est particulièrement bien armé pour s’inspirer des éléments rassemblés, les agencer et les compléter à l’aide de sa connaissance du temps et du milieu. Avec bon sens, il écrit que le biographe doit « malgré tout arriver à un portrait et un portrait suppose une harmonie,

qui au fond n’existait peut-être pas dans la réalité, mais paraît au public et donc à l’auteur indispensable. » Un bon travail. HISTOIRE SOCIALE DES LOMBARDS Dominique Petit L’Harmattan, 340 p., notes, annexes, sources, biblio., 28 e, ISBN 2-7475-5238-1. Les âges obscurs de la naissance de l’Europe, cette période de transition entre l’empire romain moribond et les nouvelles sociétés émergentes, sont probablement l’un des moments les plus fascinants pour l’historien et l’un des plus difficiles à traiter. Les archives sont rares et les monuments rarissimes. Il faut ainsi de peu bâtir une histoire d’autant plus importante qu’elle participe aux identités nationales. Les Bretons se passionnent pour leurs ancêtres venus des îles britanniques, les Français pour les Francs et les Italiens du nord pour les Lombards, ces peuples de langue germanique venus en Italie au milieu du VIe siècle et qui vont dominer la péninsule jusqu’à l’arrivée des Carolingiens venus au secours du Saint Siège. L’auteur nous offre non une histoire événementielle, mais une histoire sociale des Lombards, insistant sur l’évolution des structures de la société, des mœurs et du pouvoir politique. Cet ouvrage érudit est une véritable plongée en eau profonde, dans ces strates de l’histoire dont le commun des mortels ne sait rien. Une édition de vulgarisation serait la bienvenue.

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LE CRIME DE POISON AU MOYEN AGE Franck Collard PUF, 300 p., notes, sources, biblio., index, 32 e, ISBN 2 13 052 470 2. Si la presse nous assomme avec les armes de destruction massive, l’auteur nous invite à renouveler notre horizon en regardant de plus une des armes de destruction individuelle du Moyen Age: le poison. De l’étude des substances, aux producteurs et aux marchands, en passant par les modes d’administration, peu d’aspects échappent à l’esprit inquisiteur de l’auteur. Ainsi, contrairement à l’idée héritée de la littérature, le poison n’est pas une arme réservée à l’élite. On trouve aussi le poison des humbles et des sans grade. Cette étude érudite devrait inspirer les auteurs de romans policiers. Dans les sources, les maris frustrés qui rêvent de faire passer de vie à trépas leur belle-mère trouveront une liste de traités de poisons en latin et en langue vulgaire qu’ils liront avec les précautions d’usage.

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UNE HISTOIRE POLITIQUE DU JOURNALISME Géraldine Muhlmann PUF, 250 p., notes, biblio., 26 e, ISBN 2 13 053939 4. Cet ouvrage a reçu le prix le Monde de la recherche universitaire. Ne serait-ce pas une bonne raison pour être sur ses gardes? Mais, d’un autre point de vue, un quotidien qui a tant fait le journalisme au service d’un projet politique ne seraitil pas au contraire le meilleur juge d’une histoire politique du journalisme? Si l’approche de l’auteur est enrichie par une perspective globale, la part de l’histoire nord-américaine est importante, ses choix personnels sont particulièrement prégnants. A titre d’exemple, dans son introduction, elle trouve le moyen de critiquer Gustave Le Bon tout en se réclamant de l’école de Francfort, de Marcuse, d’Adorno, d’Horkheimer, d’Habermas et Pierre Bourdieu. Un peu plus d’éclectisme n‘aurait pas desservi sa démonstration. Le lecteur qui dépasse ces premières embûches est récompensé car il entre de plein pied dans l’histoire du journalisme et notamment dans celle de sa version étatsunienne. L’auteur étudie avec talent la montée en puissance de la recherche de l’objectivité et elle cite comme un moment clef l’article de Walter Lippmann et Charles Metz condamnant en 1920 la couverture de la révolution bolchevique par le New York Times. Un historien aurait pu rédiger une note de bas de page pour rappeler le rôle du même Lipp-

mann comme sous-marin de la propagande britannique dans la presse américaine. L’auteur quitte ensuite les rivages de l’Amérique pour revenir en Europe étudier les grandes figures du journalisme français, d’Albert Londres aux premières années du quotidien Libération, en terminant par quelques grandes figures anglo-saxonnes telles Orwell ou Michael Herr. Le talent de Géraldine Muhlmann est indéniable mais son travail laisse un sentiment d’inachevé. Peuton réduire l’histoire politique du journalisme à celle de la version anglo-saxonne (avec quelques échantillons français) politiquement correcte? Quid, par exemple, du journalisme allemand et japonais de l’aprèsguerre, des médias russes? Souhaitons qu’elle découvre d’autres horizons pour écrire une véritable histoire politique du journalisme et non plus une version régionale à l’usage des lecteurs du Monde et de Libération. LE MONDE BYZANTIN Cécile Morrisson (dir.) PUF, 544 p., notes, cartes, biblio., chrono., glossaire, index, 33 e, ISBN 2 13 052006 5. Les Français connaissent peu le monde byzantin. D’une part parce qu’ils ont été peu en contact direct avec cet empire et d’autre part parce l’usage du grec et de la religion orthodoxe rendaient difficiles les échanges humains comme intellectuels. Autant de raisons pour se plonger dans cet excellent manuel qui ne devrait pas être le privilège de quelques

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donne le ton: «L’islam en France, vers la constitution d’une minorité tyrannique? ». La présence d’un grand nombre de musulmans en Europe, et notamment en France, fait naître de graves inquiétudes. Les récents attentats de Madrid ne peuvent que les renforcer. Le volumineux dossier réuni par les animateurs de cette revue apporte des réponses à certaines des questions que l’on peut se poser. Ainsi, la démographe réputée Michèle Tribalat tente de cerner le nombre de musulmans en France quand l’essayiste libéral A.-G. Slama se demande si la peur du conflit n’engendre pas au contraire le conflit. Barbara Lefebvre s’interroge sur l’antisémitisme des jeunes musulmans et Raphaël Draï étudie l’intifada à la française. En dehors de quelques lueurs d’optimisme, le ton général de ce dossier est sombre et les conclusions que les lecteurs lucides peuvent tirer de ce gros et bon travail ne suggèrent guère de lendemains qui chantent. La société européenne, et surtout ses composantes les plus fragiles comme la communauté juive, risquent de connaître des heures sombres si notre société ne se ressaisit pas.

étudiants. La bibliographie, classée par thèmes, où ne manquant pas de nombreuses ressources en ligne, est proche de la perfection. Ce premier volume a pour cadre les trois premiers siècles de l’empire d’Orient, de la fondation de Constantinople à la conquête arabe de la Syrie, de la Palestine et de l’Égypte. Les auteurs ont tenu compte des progrès de l’archéologie, de l’épigraphie, de la numismatique et de la papyrologie. Nous avons particulièrement apprécié la description des différentes provinces. Elles permettent d’éclairantes comparaisons avec ce qu’elles sont devenues après la conquête musulmane. Les pages consacrées par Georges Tate à la perte de la Syrie devraient être méditées par nos hommes politiques. Une totale réussite. VALISE DIPLOMATIQUE Pierre Louis-Blanc L’ISLAM EN FRANCE Le Rocher, 440 p., 19 e, Yves Charles Zarka (dir.) ISBN 2 268 05045 9. PUF, 740 p., 25 e, De l’air, du vent! Un esprit mal ISBN 2 13 053723 5. intentionné pourrait ainsi réCe numéro hors-série de la revue sumer les souvenirs de ce diCités fait le point sur l’islam en plomate qui a passé près de trente France. L’éditorial de Y.-C. Zarka ans au service de la France dans

de nombreux pays. Que dire d’un ouvrage rédigé sans notes ni index, où l’auteur égrène une foultitude d’anecdotes, de portraits ampoulés de politiques et de gens connus mais qui se garde bien de dire quoi que ce soit d’intéressant sur ce qui compte vraiment : « devoir de réserve oblige »? Soit l’auteur l’a écrit trop tôt, soit il n’a pas voulu réellement travailler son texte il lui donnant de la substance. Mais, voilà, l’auteur de ces lignes n’est pas assez pisse vinaigre pour ignorer les réelles qualités de ce livre. La description de la jeunesse de l’auteur sous l’occupation est parfaite de justesse et de vérité. Le portrait qu’il fait de la France et des Français de ces heures tragiques devrait être lu dans les écoles. Les réflexions que lui inspirent ensuite les différentes étapes de sa carrière sont à chaque fois l’occasion d’un portrait d’un pays et d’une époque. A défaut d’être un livre d’histoire, c’est un livre d’honnête homme. DES TEMPS DIFFICILES POUR LES RÉSISTANTS DE BOURGOGNE Robert Chantin L’Harmattan, 410 p., notes, 34 e, ISBN 2-7475-5227-4. Voici un livre fort agaçant car il a été publié sans sources, sans bibliographie, sans index. A quoi peut-il bien servir? Lecteur serait bien inspiré de lire ce travail à l’état de thèse (soutenue en 2000) s’il souhaite en tirer profit. Cette poursuite d’économies de bouts de chandelle à l’heure de publier des travaux

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historiques est une absurdité que l’éditeur ne devrait pas accepter. Professeur de lycée, l’auteur a largement puisé dans les archives départementales de sa région pour brosser à grands et petits traits le portrait de la BasseBourgogne de la Libération au début de la Guerre froide. Des difficiles attributions de bicyclettes à la cohabitation houleuse avec les GI’s, l’auteur en arrive à s’intéresser aux résistants authentiques et douteux dont certains sont particulièrement savoureux. Les pages consacrées à l’épuration sont pleines d’enseignements. Le lynchage par la foule en février 1945 du commissaire Marsac, extrait de force de sa prison, est un sommet dans l’horreur. Enfin, les chapitres consacrés aux procès de résistants comblent une lacune habituelle de l’historiographie française. LA LANGUE SACRÉE William K. Powers Rocher, 300 p., notes, annexes, biblio., ISBN 2 268 04853 5. Cet ouvrage a attendu près de vingt ans une traduction en français. L’attente en valait la peine car il a rejoint la superbe collection Nuage rouge du Rocher qui regroupe plus de 80 titres consacrés aux cultures amérindiennes. Professeur à l’université Rutgers, l’auteur nous emmène dans un voyage en profondeur au cœur des pratiques et des langages sacrés des Indiens sioux Lakotas. Un livre indispensable à tous ceux qui s’intéressent aux spiritualités

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non-chrétiennes. Si l’auteur a le bon goût de rappeler la dette des ethnologues actuels à l’égard des jésuites qui ont tant fait pour les Sioux et leur culture, il a le mauvais goût dans sa bibliographie de citer des auteurs aussi contestables que Franz Boaz dont le Race Language and Culture (1940) a beaucoup contribué à la vulgate actuelle sur les questions d’identité. Saluons l’effort méritoire du traducteur qui a francisé la bibliographie autant que faire se peut. HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE FRANÇAISE Gilles Havard, Cécile Vidal Flammarion, 550 p., notes, chrono., biblio., index, cartes, 25 e, ISBN 2-08-210045-6. Superbe travail de synthèse et d’érudition, reposant sur une exploitation intelligente des sources bibliographie et des documents d’archives. Voici une œuvre brillante qui va permettre aux lecteurs français de redécouvrir un pan inconnu de leur histoire, quand leur pays contrô-

lait l’Amérique septentrionale, du Québec à la Nouvelle-Orléans, des forêts glacées du Canada aux bayous de la Louisiane. Les auteurs insistent tout particulièrement sur les relations entretenues par la France et les nations amérindiennes et expliquent bien les différences avec les méthodes des Anglais. L’alliance avec les Indiens fut la clef de voûte qui permit aux Français de se maintenir face à une incontestable supériorité britannique. Dans l’ensemble, ce travail à deux mains se lit avec plaisir et on trouve à regretter que le système absurde de gestion des notes qui rend difficile leur consultation. Une réussite totale. PETITE HISTOIRE DE LA GRANDE GUERRE DE VENDÉE Jean Silve de Ventavon L’Aencre (12 rue de la Sourdière, 75001 Paris), 110 p., notes, biblio., 17 e, ISBN 2-911202-55-4. L’auteur est un survivant des guerres de Vendée. Les Bleus l’ont longtemps pourchassé sans succès. Aujourd’hui, il se souvient de ses tribulations passées dans ce court ouvrage consacré à un des épisodes les plus sanguinaires de l’histoire humaine. Jean Silve de Ventavon est un écrivain contemporain, mais il est digne de ces paysans qui redressèrent leur faux en défense de leurs libertés locales et, accessoirement, de leur foi et de leur roi. On peut diverger avec lui sur certains points. Sa description des routes et de la si-

VOIX INDIENNES, VOIX AMÉRICAINES Nelcya Delanoë, Joelle Rostkowski Albin Michel, 400 p., notes, biblio., 22,50 e, ISBN 2-226-14180-4. Le titre est à lui seul un motif d’agacement. Il n’indique pas avec précision le sujet du livre. De quelles voix parle-t-on ? Amérindiennes et euroaméricaines? De qui parle-t-on, des Indiens de l’Amérique du nord et des descendants d’Européens qui peuplent les Etats-Unis? A lire le texte, les auteurs emploient le terme « Américain » pour désigner les euroaméricains ayant colonisé les actuels Etats-Unis. Ce choix terminologique est particulièrement mal venu car il pollue l’ouvrage. Les Indiens sont par nature américains, tout comme leurs frères du reste du continent et l’Amérique ne se réduit pas aux Etats-Unis. A juste titre les auteurs rappellent que l’Amérique du nord commence au Nicaragua. Les premiers pas

des Européens en Amérique sont résumés à l’extrême, ce qui entraîne des erreurs. Par exemple, expliquer la perte de l’Amérique française par l’art des Anglais à nouer des alliances avec des tribus hostiles aux Français est une contrevérité absolue. C’est bien au contraire les alliances indiennes et les métis qui ont permis à la France de se maintenir face à des colons anglais infiniment plus nombreux. Néanmoins, le cœur de l’ouvrage naît de la confrontation de témoignages d’Européens et d’Amérindiens.

sujet. Avec d’étranges lacunes. Ainsi, ils ne pipent mot de l’engagement des tribus indiennes aux côtés du Sud durant la guerre de Sécession. Il s’agit pourtant d’un fait significatif qu’ils ont eu tort de passer sous silence, probablement sous l’influence de l’historiquement correct. Le principal reproche que l’on peut faire à ce livre, autrement intéressant et bien écrit, est d’adopter une perspective étatsunienne. Le rôle d’observateurs européens est au contraire de s’évader de cette prison conceptuelle pour en-

Ci-dessus : mariages d’aristocrates espagnols avec de jeunes princesses amérindiennes. Le choix des documents est bien fait même s’il n’est pas toujours assez critique. Ainsi, ils ne rappellent pas la dimension de propagande de l’œuvre de Las Casas et les précautions qu’il faut prendre à l’heure d’étudier son témoignage. Le plus grand nombre de textes concerne les rapports entre le gouvernement des Etats-Unis et les Indiens. Ici les auteurs sont dans leur élément et ils maîtrisent bien leur

visager le phénomène des peuples natifs de l’Amérique du Nord dans sa globalité. Ainsi, comment peut-on apprécier la politique de Washington au XIXe siècle si on ne connaît pas celle des Anglais au Canada? Comment peut-on comprendre la racine de l’attitude des protestants anglo-saxons à l’égard des Indiens si on ne compare pas leurs méthodes avec celles des catholiques français et espagnols?

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tuation bretonne à la fin du XVIIIe siècle n’est pas exacte. En outre, il fait des insurgés bretons des dévots à l’image des Bas-Poitevins, ce n’est pas notre avis. Pour le reste, le livre est bien structuré et répond aux principales questions sur cette guerre patriotique.

DANS LES CUISINES DES MINISTÈRES Anne Véga Hachette littérature, 220 p., annexes, 19,50 e, ISBN 2-01-235588-9. Passionnante enquête dans les soutes du pouvoir, où les hommes en blanc apaisent les appétits des hommes de pouvoir et de ceux qui les servent. Les lecteurs vont découvrir ce que mangent les ministres, les membres des cabinets. Un portrait sensible de ce qui se cache derrière les ors de la République. Mais une question de terminologie interpelle le lecteur. L’auteur différencie le service à l’assiette du service à la française (au plat).

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A notre connaissance, le service à la française n’est plus en usage depuis le XVIIIe siècle. On disposait en grand appareil l’ensemble des plats d’un repas sur la table. Puis les Anglais ont inventé le service où chaque plat arrivait de l’office successivement pour être présenté aux commensaux afin qu’ils se servent. Enfin, le service à la Russe, où les assiettes individuelles étaient préparées à l’office pour être posée devant chaque convive. SOUS LE REGARD DES DIEUX C. Desroches Noblecourt Albin Michel, biblio., 22 e, ISBN 2-226-13753-X. De son engagement dans la Résistance au sauvetage des temples de Nubie, de ses multiples explorations et expertises, cette femme exceptionnelle, premier conservateur du département des Antiquités égyptiennes au musée du Louvre, nous raconte une traversée du siècle hors du commun sous le regard des Dieux. Une grande dame dont la France peut être fière. 120 QUESTIONS D’HENRI IV À LOUIS XIV Estelle Doudet Studyrama, 160 p., index, chrono., biblio., 19,90 e, ISBN 2-84472-291-1. Grâce à un jeu de questions réponses, cet ouvrage propose aux lecteurs une synthèse du XVIIe siècle. Destiné aux étudiants et aux candidats aux concours télévisés, ce manuel offre une vision très conforme de l’histoire de France. Par exemple, l’au-

teur ne mentionne même pas l’invasion de la Franche Comté par les troupes de Richelieu pendant la guerre de Trente ans. Pour lecteurs pressés. HISTOIRES DU PARIS LIBERTIN Marc Lemonier, Alexandre Dupouy La Musardine, 350 p., biblio., ill., plans, index, 19,50 e, ISBN 2 84271 177 7. Paris capitale du plaisir tarifé et de la joie de vivre, a été le décor de milliers d’aventures galantes, des histoires d’amour les plus insolites aux débauches les plus extravagantes. Abondamment illustré, ce petit livre fait beaucoup pour la géographie parisienne et les fantasmes de ses lecteurs. Pour amateurs avertis. RIVAROL Marc Laudelout Déterna (BP 58 77522 Coulommiers), 220 p., ill., 23 e, ISBN 2 913044 55 7. Rivarol est un grand inconnu de la presse française. Petit par le nombre de pages et singulier par l’absence de publicité, il est grand par son hétérodoxie : il compte parmi les très rares titres qui ne partagent pas les valeurs de notre société. Issu des vaincus de la Libération, cet hebdomadaire recrutait ses collaborateurs parmi ceux que l’épuration avait oublié de fusiller. Il ne tarda pas à s’enrichir des talents de nouvelles générations comme Antoine Blondin, des hommes qui aimaient l’intégrité d’une rédaction in-

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sensible aux attraits de l’argent. Pépinière de talents, abonné aux procès, souvent condamné, Rivarol est resté fidèle aux orientations de ses fondateurs et demeure à ce jour unique dans le panorama de la presse française hebdomadaire. ÉROS PARMI LES DIEUX Joël Schmidt La Musardine, 233 p., biblio., index, 12 e, ISBN 2 84271 194 7. Petit livre à ne pas mettre entre toutes les mains où l’écrivain Joël Schmidt s’inspire des récits mythologiques de l’antiquité grecque et latine pour raconter les ébats des divinités. Cette série de courts textes doit se lire comme un divertissement gaillard, réjoui et parfois délirant d’invention érotique.

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sa carte de visite en publiant avec une régularité de métronome un livre par an consacré à la Russie d’hier et d’aujourd’hui. Ce ne sont pas de mauvais ouvrages et ils ont l’avantage de donner aux lecteurs français l’envie de mieux connaître l’autre moitié de l’Europe, celle qui va de Brest (Litovsk) aux îles Kouriles. L’auteur réussit bien dans l’entreprise de nous guider par la main dans le labyrinthe du palais du Kremlin, un lieu magique où le visiteur a l’impression de se situer précisément au centre géographique et géopolitique de l’Eurasie. L’auteur va au plus facile en centrant son propos sur la petite histoire policière des maîtres des lieux, de Nicolas (Ier) à Vladimir (Poutine) en passant par Joseph (Staline). Toutefois, il encourage le lecteur à aimer la Russie et c’est déjà un résultat à son crédit. La courte bibliographie est bien faite et on y trouve même des livres russes. On peut en déduire que l’auteur lit encore sa langue natale.

LE CHEVALIER DE KERLÉREC L’affaire de la Louisiane Hervé Gourmelon Les portes du large, 500 p., notes, annexes, sources, biblio., 25 e, ISBN 2-914612-11-7. L’histoire de la Louisiane comLE ROMAN DU KREMLIN mence en 1682 avec la descente Vladimir Fédorovski du Mississippi par Cavelier de Rocher, 250 p., annexes, la Salle et s’achève en 1763 par biblio., ISBN 2 268 04925 6. l’abandon de cet immense terAncien diplomate soviétique, ritoire à l’Espagne. Parmi les l’auteur ne cesse de capitaliser hommes de valeur qui ont as-

suré la présence française, émerge la figure du chevalier de Kerlérec, dernier gouverneur de la Louisiane, dont voici la première biographie. Excellent administrateur, le chevalier de Kerlérec sut, ici aussi par une habile politique d’alliance avec les Indiens, tenir tête aux Anglais durant la guerre de Sept Ans alors même qu’il est privé de tout secours de la métropole. Pourtant, ses pires ennemis seront ses propres compatriotes. De retour en France il fut la victime d’une véritable conspiration judiciaire dont l’auteur rend longuement compte en révélant le rôle accablant de Louis XV et de sa cour. UNE HISTOIRE DU SPORT CATHOLIQUE 1898-2000 Laurence Muñoz L’Harmattan, notes, sources, biblio., 26 e, ISBN 2-7475-5144-X. Durant des années, les enfants de la Laïque (l’instituteur) et ceux du Patronage (le curé) se sont regardés en chiens de faïence. Mais qui connaît l’histoire des associations catholiques? Pour combler cette lacune, l’auteur retrace l’histoire du sport catholique. Afin de ne pas abandonner la jeunesse au vent nouveau soufflant dans la société, l’église innove. D’un côté elle participe à l’organisation du scoutisme et, de l’autre, elle surmonte ses contradictions théologiques pour reprendre à son compte les mérites de l’effort. Un livre pour spécialistes et commentateurs sportifs en mal de lecture.

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FAITS ET CHRONIQUES INTERDITS AU PUBLIC P. et D. de Willemarest Aquilon, 120 p., index, 15 e, ISBN 2-9517415-1-0. Engagé dans la Résistance dès l’automne 1940 puis officier de renseignements, l’auteur s’est spécialisé dans les informations confidentielles où l’histoire secrète rejoint la grande histoire. GEORGES VALOIS Jean-Claude Valla Cahiers libres n° 11 (12 rue de la Sourdière, 75001 Paris), 21 e franco de port. L’auteur, ancien rédacteur en chef duFigaro Magazine, poursuit son travail iconoclaste de déconstruction de l’histoire du XXe siècle. La question qu’il se pose concerne une des figures secondaires de la vie politique française, le fondateur du Faisceau, le premier parti fasciste français. Comment un homme élevé dans la plus stricte tradition républicaine, acquis très jeune aux idées anarchistes et convaincu de l’innocence de Dreyfus, a-t-il pu évoluer vers l’antisémitisme, le monarchisme et le fascisme avant de mourir en déportation le 18 février 1945 ? C’est en répondant à cette question que l’auteur tente de comprendre une certaine jeunesse française de l’avant-guerre.

Le jeune militant communiste Maurice Touati fusillé le 17 avril 1942.

fiche rouge» où l’occupant avait exposé les visages de communistes de l’organisation FTPMOI condamnés à mort et fusillés. Comme le remarque l’auteur, « la plupart des combattants FTP-MOI étaient juifs, juifs polonais, juifs roumains, juifs hongrois, ce qui les qualifiait pour être les héros rêvés de tous ceux qui voulaient que la révolution fût sans frontière ni patrie. » Avec beaucoup de justesse, Benoît Rayski commence son ouvrage par l’évocation d’un attentat à Jérusalem où Ismaïl, un Palestinien bardé d’explosifs s’est fait sauter en tuant une douzaine de personnes parmi lesquelles Baruch Lerner dont le grand-père avait été fusillé au mont Valérien en 1943. Benoît L’AFFICHE ROUGE Rayski met les points sur les «i». Benoît Rayski Il ne reconnaît pas pour semblable le jeune Palestinien qui Le Félin, 127 p., 16 e, a sacrifié sa vie. Il ne veut parISBN 2-86645-538-X. Journaliste et écrivain reconnu, ler que des siens, tels les Lerner. l’auteur fait revivre les incon- Dans le contexte de ce livre écrit nus de la tristement célèbre «af- par un écorché vif, comment

ne pas le comprendre? A un moment où le peuple juif subit des attaques cruelles tant en Israël qu’en France, comment ne pas se souvenir de ces jeunes Juifs qui ont mis leur peau au bout de leur engagement? De place en place, l’auteur reconstitue une géographie imaginaire de ces jeunes résistants en leur rendant leur dignité d’hommes. Il achève son voyage par d’émouvants remerciements : « Je remercie tous les Juifs qui sont morts fusillés, guillotinés, massacrés et torturés, de m’avoir donné la fierté d’appartenir au même peuple qu’eux ». Signalons une erreur. L’aspirant de Marine Alfons Moser fut tué par le futur colonel Fabien le 21 août 1941 et non pas le 21 avril. Ce n’est pas sans importance dans la mesure où les communistes n’ont pris les armes contre les nazis qu’à partir du 22 juin 1941. En refermant le livre, le lecteur ne peut s’empêcher de songer à Ismaïl dont le cruel sacrifice inspirera peutêtre dans une soixantaine d’années un écrivain aussi talentueux que Benoît Rayski. RAOUL WALSH Michel Marmin Dualpha (BP 58 777522 Coulommiers), 253 p., ill., notes, biofilmographie,, biblio., 31 e, ISBN 2 912476-91-7. Ancien critique de cinéma à Valeurs Actuelles, l’auteur a dirigé plusieurs encyclopédies de cinéma et il a été le co-scénariste de Pierre et Djemila et d’Ainsi soit-il. C’est donc à la fois en

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théoricien et en praticien qu’il se propose de nous initier au «macmahonisme», une «conception hautaine, radicale, de l’esthétique cinématographique » dont le grand prêtre fut le critique Michel Mourlet et le grand temple le cinéma Mac-Mahon. Les livres sacrés de ce culte sont les grands films américains de cinéastes comme Otto Preminger, Joseph Losey ou Raoul Waslh. C’est justement à ce dernier que l’auteur a consacré son premier livre dont voici la réédition. Après une promenade dans les films de Waslh, qui, pour la plupart, ne sont connus aujourd’hui que des cinéphiles, l’auteur a réuni un choix éclectique de citations et de documents qui aident à mieux cerner la personnalité de ce cinéaste américain. Les extraits des opinions de critiques français sur Raoul Walsh ne manquent pas de sel. LA SECONDE GUERRE MONDIALE Pierre Vallaud Acropole, 704 p, ill., 35 e, ISBN 2-7357-0230-8. L’éditeur a eu la bonne idée de rééditer en un fort volume les cinq parus en 2001 et dont nous avons rendu compte. L’ouvrage se caractérise par un méritoire effort de synthèse et par une iconographie en grande partie renouvelée, extraite d’archives de collectionneurs. On y trouve, par exemple, la seule reproduction d’une affiche de l’armée française de 1945 où le général Koenig proclame que pour un Français tué «dix Allemands,

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dix Allemandes, dix enfants allemands seront exécutés». Dans une pareille somme des erreurs peuvent se glisser comme la signature du chef communiste Rol-Tanguy sur l’instrument de réédition de la garnison allemande de Paris. En réalité, le chef FTP n’était pas présent et a seulement signé après coup l’exemplaire du général Leclerc. Il n’en demeure pas moins que ce travail colossal est un des plus originaux à la disposition des lecteurs francophones.

LE SECRET SERVICE Philip H. Melanson, Peter F. Stevens Carnot, 384 p., biblio., 20 e, ISBN 2-84855-014-7. Le Secret Service est l’une des organismes les moins connus de l’appareil de sécurité des EtatsUnis. Créé au départ pour lutter contre la fausse monnaie en 1865, consécutive au cours forcé du billet vert décrété au cours de la guerre de Sécession, ses compétences vont progressivement être élargies à la protec-

tion de l’exécutif. Les talents mêlés d’un professeur d’université et d’un journaliste font que cet ouvrage se lit comme un roman policier et à chaque instant le lecteur découvre un aspect méconnu de l’histoire étasunienne. Toutefois, à la page 38 le livre a manqué de tomber des mains de l’auteur de ces lignes quand on apprend au sujet de l’explosion du cuirassé Maine dans le port de La Havane le 16 février 1898 : « L’attentat a été commis par des Espagnols ». C’est incroyable de lire cela en 2004 quand depuis près d’un siècle on sait parfaitement que les Espagnols n’y sont pour rien et qu’il s’agit d’un phénomène de combustion spontané dans la soute à charbon qui s’est communiqué à la sainte-barbe. Il s’agit probablement d’une erreur de traduction. De même, les missions du Secret Service contre les espions espagnols qui tentent de fomenter des émeutes semblent aussi crédibles que les armes de destruction massive irakiennes de George W. Bush. Au fil des pages, le lecteur le plus indulgent en arrive à nourrir des soupçons sur la qualité du travail du traducteur. A la page 51 il est question d’un espion allemand qui, en 1917, cherchait à acheter une compagnie aérienne américaine et à interdire les importations de coton en provenance du Royaume Uni! Or la première compagnie aérienne américaine a été fondée en 1926 et les Etats-Unis étaient l’un des principaux exportateurs de coton dans le monde! Cerise sur le gâ-

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teau, les Allemands auraient eu l’intention, toujours en 1917, de débarquer un corps expéditionnaire de 85 000 hommes dans le New Jersey pour affamer New York ! Tant d’âneries en peu de lignes laissent le plus indulgent des lecteurs pantois comme le fait que la Magna Carta se trouverait aux EtatsUnis sous la protection du Secret service. Il est difficile de comprendre pourquoi les auteurs ont fait l’impasse sur la sécurité du président Roosevelt lors du sommet de Théheran (où les Soviétiques se jouèrent des Américains), alors qu’ils affirment que le Secret Service a écarté les assassins stipendiés de l’Axe à Casablanca, une autre invention pure et simple. Autant la partie purement historique semble parsemée d’erreurs si grossières qu’il s’agit vraisemblablement d’erreurs monumentales de traduction, autant le reste du livre, dans ses chapitres consacrés au travail actuel du secret service est passionnant. A lire avec discernement et esprit critique. LES QUATRE FÊTES D’OUVERTURE DE SAISON DE L’IRLANDE ANCIENNE Véronique Guibert de la Vaissière Armeline (route de l’Aber 29160 Crozon), 622 p., notes, glossaire, chrono., cartes, sources, bibilio., 40 e, ISBN 2-910878-15-5. L’auteur a mis près de dix à écrire la thèse de troisième cycle qui a servi de base à cet ouvrage fondamental consacré aux fêtes ir-

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landaises et à leur généalogie. Les travaux de cet auteur sont indispensables à la bonne compréhension des racines de la culture celtique et complètent admirablement ceux de Christian Guyonvarc’h et de Françoise Leroux. Nous aurons l’occasion de revenir sur ce livre important. ETA L’ENQUÊTE Jean Chavildan Cheminements, 400 p., 23 e, biblio., annexes, index, ISBN 2-84478-229-9. Les arrestations répétées de membres de l’ETA par l’action conjointe des polices française et espagnole font régulièrement la une des journaux depuis trois ans. Pourtant, l’hydre terroriste basque n’est pas morte. Elle puise à pleines mains des militants dans le vivier des jeunes radicaux qui profitent de leur minorité pour dévaster les rues du Pays Basque dans un schéma classique de stratégie de la tension. Elle fait aussi revenir de leur exil sud-américain des cadres vieillis pour les jeter à nouveau dans l’action. Le public français dispose enfin avec ce livre d’un outil de travail pour comprendre le fonctionnement de l’ETA, connaître son histoire et ses principales figures. En revanche, on relève quelques erreurs de taille dès que l’auteur s’échappe de son domaine d’expertise. Ainsi, le roi Juan-Carlos n’est nullement l’héritier des rois catholiques, mais plutôt des rois qui en mille ans ont fait… la France. Plus loin, il écrit que la langue basque, le latin et le

grec descendent du même idiome ibérique primitif. C’est stupéfiant car en trois lignes il met à bas tout ce que les linguistes savent de la généalogie des langues européennes. Rappelons que le grec et le latin sont des langues indo-européennes et que le basque est d’origine inconnue. La Luftwaffe n’est pour rien dans le bombardement de Guernica, ce fut le fait de la Legion Condor, de même affirmer que la culture et la civilisation basques sont aussi riches que la castillane est une absurdité. Comment comparer une civilisation rurale avec une culture qui a bénéficié de l’appui d’un État et d’une cour durant des siècles? Le principal reproche que l’on peut faire au résumé historique de l’auteur est de ne pas avoir mis en lumière le fait, étonnant, que le Pays Basque n’a jamais été une entité autonome comme a pu l’être la Bretagne ou la Franche-Comté. Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire, les Basques ont fait partie d’ensembles étatiques « étrangers ». En revanche, pour ce qui concerne l’ETA cet ouvrage est clair, bien informé et utile. Poche LE VOYAGE D’ITALIE Dominique Fernandez Tempus, 680 p., index, 11 e, n° 63. Véritable dictionnaire amoureux de l’Italie en 152 entrées, l’auteur nous entraîne dans les côtés tantôt sombres et tantôt lumineux de la péninsulaire. Avec Dominique Fernandez,

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nous sommes loin des temps obscurs des Lombards, tout en est lumière et en courbes sensuelles. De Danate à Casanova, des castrats à Zumbo, une série de coups de projecteurs sur une Italie parfois bien éloignée des conventions. Quelques pages, comme celles consacrée à l’opéra, méritent d’être relues de temps en temps comme antidote aux maux dont nous afflige le monde moderne. MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE Chateaubriand Livre de Poche, 1520 p., index, table, 23 e, ISBN 2-253-13274-8. Deuxième volume d’une exceptionnelle édition scientifique des mémoires de Chateaubriand. Pair de France, ambassadeur, ministre des Affaires étrangères, il laisse un texte superbe tant par le style que par le fond, qu’il rédige entre 1832 et 1840. Une grande œuvre du patrimoine littéraire français.

LA PROMESSE DE L’ANGE Frédéric Lenoir, Violette Cabesos Albin Michel, 490 p., 21,50, ISBN 2-226-15081-1. Le mont Saint-Michel fut-il breton? Telle est la question, sacrilège pour nos voisins d’outreCouesnon, qui vient à l’esprit une fois ce livre clos. Les auteurs se sont bien documentés avant d’écrire leur roman et nous proposent un cadre historique crédible. Au début du XIe siècle, les bâtisseurs de cathédrales érigent sur le mont une abbaye romane en l’honneur de l’Archange. Mille ans plus tard, une jeune archéologue se retrouve prisonnière d’une énigme où le passé et le présent se rejoignent. Les auteurs invitent le lecteur à suivre deux histoires, séparées de dix siècles, qui sont censées se rejoindre à la fin. L’effort est louable mais l’intrigue est compliquée et tarabiscotée. Toutefois, cela ne devrait pas décourager le grand public de faire de ce roman dense et touffu, un grand succès de librairie. LES NUITS BLANCHES DU CHAT BOTTÉ J.-C. Duchon Doris Grands détectives, n°3629. En octobre 1700, d’étranges crimes ensanglantent les Alpes provençales. Un jeune procureur et une jeune châtelaine se mettent sur la piste de l’assassin. Une enquête à multiples rebondissements. L’auteur ne manque pas de talent mais son œuvre n’est pas assez convain-

cante sur le contexte historique. Enfin, la sexualité dont l’auteur assaisonne l’intrigue est incongrue et dessert le roman. L’ADIEU AUX REINES François Cavanna Albin Michel, 290 p., 19,50e ISBN 2-226-15085-4. L’humoriste anarchiste Cavanna a beaucoup investi sur les Mérovingiens qui le lui rendent bien. En exploitant l’histoire de cette dynastie fondatrice de ce qui deviendra un jour la France, l’auteur nous régale de romans cruels et violents qui sont le reflet d’une époque oubliée. A lire dans le train. LA CAVERNE DES TROIS SOLEILS Christine Féret-Fleury Flammarion, 170 p., 10 e, ISBN 2-08-162433-8. Un joli petit roman conçu pour de jeunes adolescents qui les entraîne dans la quête de nouvelles terres pour y installer un village pour le peuple du lac. LA MAIN À LA PÂTE Maria Orsini Natale Phébus, 380 p., 20 e, ISBN 2-85940-988-2. Superbe exemple de littérature italienne tout au service de Naples, de ses gens et de ses pâtes. L’auteur nous invite à suivre deux générations de maîtresses femmes qui fabriquent de la pasta napoletana. La première apprend les secrets de son grand-père meunier et transforme un petit métier en entreprise florissante. La seconde, reçoit de son aînée des recettes

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de son art avant de devenir une rivale. Mais ces deux femmes savent faire front commun quand tout conspire à ruiner leur rêve. FUNÉRAILLES EN BLEU Anne Perry Grands détectives, n°3640. En 1865, deux femmes sont retrouvées mortes dans l’atelier d’un peintre londonien. Un enquête qui fera beaucoup voyager en Europe l’inspecteur Monk sur les traces du passé trouble du mari d’une des victimes, une des figures du soulèvement viennois de 1848. Mais, fallait-il que l’auteur parsème son roman d’un moralisme à la fois pesant et anachronique ?

Reconstitution d’un navire celtique du IIe siècle avant JC, retrouvé au Royaume-Uni. Revues MARINES MAGAZINE En vente partout, 10 e. La revue de référence sur l’histoire navale propose dans son numéro de novembre 2003 un gros dossier sur les convois alliés vers l’Union soviétique sous la plume du spécialiste Yves Buffetaut. Le choix iconographique est excellent.

LE RIRE DU BOURREAU Edward Marston Grands détectives, n°3642 Des conflits déchirent le milieu du théâtre londonien du XVIe siècle. Nicholas Bracewell, le régisseur de la troupe les Hommes de Westfield, tente de ramener la paix entre les acteurs. Mais un meurtre se produit.

39/45 En vente partout, 6 e. Notre grand confrère profite du 60e anniversaire du débarquement pour rendre hommage aux Ecossais de la 153e brigade. Signalons la biographie du maréchal Wilson, un des officiers généraux britanniques qui ont joué un grand rôle durant la Seconde Guerre mondiale et qui pourtant a sombré dans l’oubli. Il est important pour les Français car il négocié la fin des combats en Syrie.

CHASSE-MARÉE En vente partout, 10 e. Une des plus prestigieuses revues bretonnes publie dans son numéro de mars 2004 un remarquable article sur la construction navale celtique. L’auteur rassemble et synthétise les renseignements fournis par la recherche archéologique. Une somme à lire absolument.

Le maréchal John Wilson.

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